« Voilà. Voilà comment tout devra se dérouler dans moins d'une heure. »
« Ça paraît simple. »
« C'est que ça l'est. »
« Juste une ou deux questions. »
« Je t'en prie. »
« Nos tireurs isolés ? »
« Je sais, ce n'est pas beau de mentir. Mais ça nous permet d'être à des kilomètres avant que les quelques personnes encore présentes ne préviennent les flics. Il nous faut prendre le moins de risques possibles. »
« Dit-il en ayant buté un des employés... »
« Patrick, il s'appelle Patr... »
« On s'en fout de son prénom, il n'existe pas ce type. Promets-moi seulement qu'on ne va pas tuer un employé ? »
« On verra bien. »
« Comment ça on verra bien ? Tu viens d'affirmer que tout se passera bien, que tout se passera comme prévu. C'est bien ce que tu viens de dire non ? »
« Oui je l'ai dit. J'ai aussi dit qu'un employé s'appelait Patrick et qu'il écoutait Sum 41 et qu'il portait des lunettes et qu'il chaussait du 36. On ne sait pas à l'avance ce qui va se passer. Peut-être que notre employé s'appellera Cécile et qu'il écoutera Buzzcocks et qu'il aura des lentilles et qu'il chaussera du 42. »
« Mais merde, ça changera quoi au bon déroulement de notre plan ? »
« Rien. Si ce n'est que si notre employé Cécile écoute Buzzcocks, ça nous fera toujours un mort en moins sur la conscience. »
« Tu déconnes là ? Dis-moi que tu déconnes ? »
« À ton avis ? »
« Je n'en suis plus trop sûr. »
« Que t'arrive-t-il ? Tu ne me fais plus confiance ? »
« Ce n'est pas ça... »
« Alors où est le problème ? »
« C'est juste que je ne sais plus très bien où j'en suis. »
« Tu déconnes là ? Tu ne veux tout de même pas abandonner maintenant ? Pas maintenant. On s'est décidé. On est proche de la réussite. On a tout : les flingues, les masques, les tireurs isolés. Ce n'est pas le moment de se remettre en question. Ce n'est plus le moment. On ne peut plus faire marche arrière. Il est trop tard. »
« Je sais je sais. »
« Ressaisis-toi. Tu ne dois pas flancher. Tu veux ce pognon ? »
« Oui mais peut-être que... »
« Tu veux ce pognon oui ou non ? Point final. Pas de "mais". Pas de "peut-être". Le "mais" sous-entend un manque de confiance en soi, le "peut-être" un complexe d'infériorité. Tu m'as déjà entendu prononcer l'un de ces mots ? Remémore-toi la scène que je viens de te décrire. Ai-je dit un "que personne ne bouge, ceci est peut-être un hold-up" ? Ou "tu trouves ça punk les Cure ? Mais en un sens tu as sans doute raison car dans leur premier album on ressent une légère influence de groupes punks et de ses précurseurs tels que le Velvet Undergroud et Television mais surtout les Clash notamment dans leur jeu de basse assez rythmé et parfois même par moments quelque peu répétitif" blablaba ? Tu m'as entendu prononcer ces deux mots tout à l'heure ? Tu m'as entendu prononcer ces deux mots depuis qu'on se connait ? Non. Tu veux savoir pourquoi ? Parce que j'ai une idée précise de ce que je veux. De ce que je suis. »
« Dans ce cas, pourquoi mettre des masques ? Pourquoi ne pas aller au bout de tes idées et ôter ces masques ridicules et y aller à découvert si tu parais être aussi sûr de toi ? Pourquoi ces masques si tu parais être aussi sûr de toi ? Pourquoi ces flingues si tu parais être aussi sûr de toi ? Non, j'ai mieux : pourquoi ne pas débarquer là-bas à poil ? Sans aucun artifice. Sans aucun embarras. Sans aucune gêne. Sans aucune émotion humaine. Pourquoi on n'irait pas là-bas tous les deux à poil et les baiser jusqu'à la moelle ? Tous en rang, deux pas deux. On n'est plus à ça près »
« Tu sembles être furieux envers moi car je parviens à rester calme dans ce genre de situation et pas toi. Ou alors tu as des problèmes avec toi-même. Cendrillon se ferait-elle battre par son prince pour avoir perdu toute confiance en elle ? »
« Je t'emmerde. C'est toi qui a un problème. D'ailleurs, pourquoi tu me refiles Cendrillon ? Elle n'a pas assez confiance en elle ? Ou peut-être qu'elle te fait peur Cendrillon ? Elle est trop clean pour quelqu'un comme toi avec sa jolie robe de bal, sa pantoufle de verre et son beau prince ? »
« Elle me donne envie de gerber Cendrillon. La ravissante petite fille bien sous tous rapports. Son père meurt, elle reste saine d'esprit. Ses demi-soeurs peuvent lui faire subir les pires corvées, elle reste calme. Ne s'énerve jamais. Pas le moindre hurlement, ni intérieur ni extérieur. Pas la moindre crise identitaire. Pas la moindre remise en question de sa pathétique existence. Pas la moindre envie de meurtre ou de vengeance. Elle ne ressent rien. Elle est vide à l'intérieur. »
« Elle est Ziggy... »
« Un véritable simulacre d'adolescente martyre. »
« Remets t'en. Ce n'est qu'un dessin animé pour gamins attardés de huit ans. »
« On leur ment. On nous ment. Ce dessin animé ne reflète qu'un univers superficiel et illusoire. Pour qu'ils sachent dans quel monde ils vont devoir vivre, on devrait expliquer aux gosses que la douleur n'est pas physique. La douleur est morale. Elle ronge de l'intérieur. Elle nous vide de tout ce qui nous constitue, de tout ce qui nous fait vivre. Elle envoie valser tous nos rêves et nos souvenirs en une fraction de seconde et se substituent à eux des inconnus, des étrangers. Ceux-ci prennent la forme de doutes, d'angoisses, de questionnements - bien évidemment sans réponses. Ils nous habitent. Ils nous hantent. Ils nous consument et nous éliminent de la surface de la planète. On n'existe plus. On croit exister mais ce n'est pas le cas. Donc on fait semblant. Comme si de rien n'était. Mais on sait très bien au fond de soi qui n'est plus soi, au plus profond de soi-même qui n'est plus soi-même, dans ce vide abyssal qu'est devenu notre esprit, on sait très bien dès lors qu'on n'est plus rien. À nos yeux on n'est plus rien. Donc on fait semblant. On simule le bonheur. Le plaisir. La joie. Et on devient aux yeux des autres celui qu'ils veulent qu'on soit. On prend l'apparence et seulement l'apparence de quelqu'un d'autre. »
« Tu veux dire que ce qu'on laisse paraître extérieurement n'est qu'un trompe-l'oeil, une imposture sur ce que l'on peut ressentir intérieurement ? On paraît s'amuser alors qu'on ne fait qu'essayer de s'amuser. On essaie de se fondre dans la masse pour redécouvrir ce qu'est la joie. »
« Mais en vain. La douleur, la vraie douleur, celle qui arrache le coeur et qui le piétine à coups de talon, cette douleur-ci demeure. Elle ne s'en va pas. On a beau frotter de toutes ses forces elle ne partira pas. Elle reste ancrer en nous. Je fais allusion à la douleur que l'on peut éprouver à la suite du décès d'un proche, d'un ami, et non d'un amour adolescent raté ou d'une crise de la quarantaine qui ne sont que des douleurs faussement futiles, insignifiantes, dérisoires. »
« Mais peut-être que ces douleurs insignifiantes ne sont que des prétextes à un besoin de se fondre dans la masse. Peut-être que ces douleurs ne sont pas ressenties en tant que telles mais permettent de redécouvrir ce que sont réellement que ces émotions et sensations qu'ils avaient oublié, qu'ils avaient perdu à la suite du décès d'un ami. Ils essaient d'exister à nouveau. Tout comme nous. »
« Ce n'est pas faux. Mais on s'éloigne sensiblement du sujet. »
« Tu voudrais dire qu'on s'éloigne de Cendrillon ? Peut-être un peu je te l'accorde. »
« Cendrillon paraît triste et semble être en colère mais ces sentiments ne sont pas portés à un paroxysme suffisamment important pour qu'on puisse véritablement concevoir une haine intérieure. Voilà où je voulais en venir. »
« Mais tu oublies une chose. »
« Laquelle ? »
« À la fin, Cendrillon trouve son bonheur : elle se marie avec le prince. »
« Preuve que mon raisonnement se confirme. Ce dessin animé est une version simpliste, factice et édulcorée de ce qu'est réellement la pensée humaine, faculté abstraite, complexe et inexplicable. En effet, malgré le fait qu'elle ait connu un décès important, elle parvient à devenir heureuse. »
« Et alors ? »
« Je regrette mais c'est humainement incohérent. Son père, aimant, conciliant, la seule famille qu'il lui reste, la seule personne qui la rend heureuse, meurt. Comment peut-elle dès lors accéder au bonheur ? Même le simple fait d'y songer est rejeté. Inutile. Une bien belle utopie. La perte est un fait bien trop cruel pour qu'on se permette d'en faire abstraction. On aimerait pouvoir oublier, se dire que c'est du passé, que la vie continue. Mais on en est incapable. Bien évidemment la vie continue. On cherche un bon job. On cherche des conquêtes d'un soir ou deux. On baise. On trouve un bon job. On trouve l'âme-soeur. On baise. On se marie avec sa meilleure amie. On baise. On fait des gosses. Mais on n'est pas heureux comme pourrait l'être n'importe quel autre individu. On ne se rend pas compte de notre bonheur, de cette chance infinie que l'on a de pouvoir toucher d'aussi près cet idéal. Quelque chose nous empêche de profiter pleinement de cet idéal. Quelque chose d'abstrait nous empêche d'atteindre l'entière satisfaction, l'épanouissement le plus total, cette plénitude que l'on pourrait éprouver et ressentir dans le concret. Ce quelque chose se nomme le manque. On ressent un manque. Un manque qui ne s'efface pas. Un manque qui persiste et nous condamne. On doit faire avec. On souhaite accéder au bonheur non plus pour parvenir de manière logique et universelle à un idéal puisque l'on a bien compris que ce ne serait qu'utopie et compagnie mais pour dissimuler cette douleur, pour dissimuler ce manque, pour déguiser ce qui est à l'origine de notre désillusion en quelque chose de plus vivable, de plus supportable. »
« Ça paraît simple. »
« C'est que ça l'est. »
« Juste une ou deux questions. »
« Je t'en prie. »
« Nos tireurs isolés ? »
« Je sais, ce n'est pas beau de mentir. Mais ça nous permet d'être à des kilomètres avant que les quelques personnes encore présentes ne préviennent les flics. Il nous faut prendre le moins de risques possibles. »
« Dit-il en ayant buté un des employés... »
« Patrick, il s'appelle Patr... »
« On s'en fout de son prénom, il n'existe pas ce type. Promets-moi seulement qu'on ne va pas tuer un employé ? »
« On verra bien. »
« Comment ça on verra bien ? Tu viens d'affirmer que tout se passera bien, que tout se passera comme prévu. C'est bien ce que tu viens de dire non ? »
« Oui je l'ai dit. J'ai aussi dit qu'un employé s'appelait Patrick et qu'il écoutait Sum 41 et qu'il portait des lunettes et qu'il chaussait du 36. On ne sait pas à l'avance ce qui va se passer. Peut-être que notre employé s'appellera Cécile et qu'il écoutera Buzzcocks et qu'il aura des lentilles et qu'il chaussera du 42. »
« Mais merde, ça changera quoi au bon déroulement de notre plan ? »
« Rien. Si ce n'est que si notre employé Cécile écoute Buzzcocks, ça nous fera toujours un mort en moins sur la conscience. »
« Tu déconnes là ? Dis-moi que tu déconnes ? »
« À ton avis ? »
« Je n'en suis plus trop sûr. »
« Que t'arrive-t-il ? Tu ne me fais plus confiance ? »
« Ce n'est pas ça... »
« Alors où est le problème ? »
« C'est juste que je ne sais plus très bien où j'en suis. »
« Tu déconnes là ? Tu ne veux tout de même pas abandonner maintenant ? Pas maintenant. On s'est décidé. On est proche de la réussite. On a tout : les flingues, les masques, les tireurs isolés. Ce n'est pas le moment de se remettre en question. Ce n'est plus le moment. On ne peut plus faire marche arrière. Il est trop tard. »
« Je sais je sais. »
« Ressaisis-toi. Tu ne dois pas flancher. Tu veux ce pognon ? »
« Oui mais peut-être que... »
« Tu veux ce pognon oui ou non ? Point final. Pas de "mais". Pas de "peut-être". Le "mais" sous-entend un manque de confiance en soi, le "peut-être" un complexe d'infériorité. Tu m'as déjà entendu prononcer l'un de ces mots ? Remémore-toi la scène que je viens de te décrire. Ai-je dit un "que personne ne bouge, ceci est peut-être un hold-up" ? Ou "tu trouves ça punk les Cure ? Mais en un sens tu as sans doute raison car dans leur premier album on ressent une légère influence de groupes punks et de ses précurseurs tels que le Velvet Undergroud et Television mais surtout les Clash notamment dans leur jeu de basse assez rythmé et parfois même par moments quelque peu répétitif" blablaba ? Tu m'as entendu prononcer ces deux mots tout à l'heure ? Tu m'as entendu prononcer ces deux mots depuis qu'on se connait ? Non. Tu veux savoir pourquoi ? Parce que j'ai une idée précise de ce que je veux. De ce que je suis. »
« Dans ce cas, pourquoi mettre des masques ? Pourquoi ne pas aller au bout de tes idées et ôter ces masques ridicules et y aller à découvert si tu parais être aussi sûr de toi ? Pourquoi ces masques si tu parais être aussi sûr de toi ? Pourquoi ces flingues si tu parais être aussi sûr de toi ? Non, j'ai mieux : pourquoi ne pas débarquer là-bas à poil ? Sans aucun artifice. Sans aucun embarras. Sans aucune gêne. Sans aucune émotion humaine. Pourquoi on n'irait pas là-bas tous les deux à poil et les baiser jusqu'à la moelle ? Tous en rang, deux pas deux. On n'est plus à ça près »
« Tu sembles être furieux envers moi car je parviens à rester calme dans ce genre de situation et pas toi. Ou alors tu as des problèmes avec toi-même. Cendrillon se ferait-elle battre par son prince pour avoir perdu toute confiance en elle ? »
« Je t'emmerde. C'est toi qui a un problème. D'ailleurs, pourquoi tu me refiles Cendrillon ? Elle n'a pas assez confiance en elle ? Ou peut-être qu'elle te fait peur Cendrillon ? Elle est trop clean pour quelqu'un comme toi avec sa jolie robe de bal, sa pantoufle de verre et son beau prince ? »
« Elle me donne envie de gerber Cendrillon. La ravissante petite fille bien sous tous rapports. Son père meurt, elle reste saine d'esprit. Ses demi-soeurs peuvent lui faire subir les pires corvées, elle reste calme. Ne s'énerve jamais. Pas le moindre hurlement, ni intérieur ni extérieur. Pas la moindre crise identitaire. Pas la moindre remise en question de sa pathétique existence. Pas la moindre envie de meurtre ou de vengeance. Elle ne ressent rien. Elle est vide à l'intérieur. »
« Elle est Ziggy... »
« Un véritable simulacre d'adolescente martyre. »
« Remets t'en. Ce n'est qu'un dessin animé pour gamins attardés de huit ans. »
« On leur ment. On nous ment. Ce dessin animé ne reflète qu'un univers superficiel et illusoire. Pour qu'ils sachent dans quel monde ils vont devoir vivre, on devrait expliquer aux gosses que la douleur n'est pas physique. La douleur est morale. Elle ronge de l'intérieur. Elle nous vide de tout ce qui nous constitue, de tout ce qui nous fait vivre. Elle envoie valser tous nos rêves et nos souvenirs en une fraction de seconde et se substituent à eux des inconnus, des étrangers. Ceux-ci prennent la forme de doutes, d'angoisses, de questionnements - bien évidemment sans réponses. Ils nous habitent. Ils nous hantent. Ils nous consument et nous éliminent de la surface de la planète. On n'existe plus. On croit exister mais ce n'est pas le cas. Donc on fait semblant. Comme si de rien n'était. Mais on sait très bien au fond de soi qui n'est plus soi, au plus profond de soi-même qui n'est plus soi-même, dans ce vide abyssal qu'est devenu notre esprit, on sait très bien dès lors qu'on n'est plus rien. À nos yeux on n'est plus rien. Donc on fait semblant. On simule le bonheur. Le plaisir. La joie. Et on devient aux yeux des autres celui qu'ils veulent qu'on soit. On prend l'apparence et seulement l'apparence de quelqu'un d'autre. »
« Tu veux dire que ce qu'on laisse paraître extérieurement n'est qu'un trompe-l'oeil, une imposture sur ce que l'on peut ressentir intérieurement ? On paraît s'amuser alors qu'on ne fait qu'essayer de s'amuser. On essaie de se fondre dans la masse pour redécouvrir ce qu'est la joie. »
« Mais en vain. La douleur, la vraie douleur, celle qui arrache le coeur et qui le piétine à coups de talon, cette douleur-ci demeure. Elle ne s'en va pas. On a beau frotter de toutes ses forces elle ne partira pas. Elle reste ancrer en nous. Je fais allusion à la douleur que l'on peut éprouver à la suite du décès d'un proche, d'un ami, et non d'un amour adolescent raté ou d'une crise de la quarantaine qui ne sont que des douleurs faussement futiles, insignifiantes, dérisoires. »
« Mais peut-être que ces douleurs insignifiantes ne sont que des prétextes à un besoin de se fondre dans la masse. Peut-être que ces douleurs ne sont pas ressenties en tant que telles mais permettent de redécouvrir ce que sont réellement que ces émotions et sensations qu'ils avaient oublié, qu'ils avaient perdu à la suite du décès d'un ami. Ils essaient d'exister à nouveau. Tout comme nous. »
« Ce n'est pas faux. Mais on s'éloigne sensiblement du sujet. »
« Tu voudrais dire qu'on s'éloigne de Cendrillon ? Peut-être un peu je te l'accorde. »
« Cendrillon paraît triste et semble être en colère mais ces sentiments ne sont pas portés à un paroxysme suffisamment important pour qu'on puisse véritablement concevoir une haine intérieure. Voilà où je voulais en venir. »
« Mais tu oublies une chose. »
« Laquelle ? »
« À la fin, Cendrillon trouve son bonheur : elle se marie avec le prince. »
« Preuve que mon raisonnement se confirme. Ce dessin animé est une version simpliste, factice et édulcorée de ce qu'est réellement la pensée humaine, faculté abstraite, complexe et inexplicable. En effet, malgré le fait qu'elle ait connu un décès important, elle parvient à devenir heureuse. »
« Et alors ? »
« Je regrette mais c'est humainement incohérent. Son père, aimant, conciliant, la seule famille qu'il lui reste, la seule personne qui la rend heureuse, meurt. Comment peut-elle dès lors accéder au bonheur ? Même le simple fait d'y songer est rejeté. Inutile. Une bien belle utopie. La perte est un fait bien trop cruel pour qu'on se permette d'en faire abstraction. On aimerait pouvoir oublier, se dire que c'est du passé, que la vie continue. Mais on en est incapable. Bien évidemment la vie continue. On cherche un bon job. On cherche des conquêtes d'un soir ou deux. On baise. On trouve un bon job. On trouve l'âme-soeur. On baise. On se marie avec sa meilleure amie. On baise. On fait des gosses. Mais on n'est pas heureux comme pourrait l'être n'importe quel autre individu. On ne se rend pas compte de notre bonheur, de cette chance infinie que l'on a de pouvoir toucher d'aussi près cet idéal. Quelque chose nous empêche de profiter pleinement de cet idéal. Quelque chose d'abstrait nous empêche d'atteindre l'entière satisfaction, l'épanouissement le plus total, cette plénitude que l'on pourrait éprouver et ressentir dans le concret. Ce quelque chose se nomme le manque. On ressent un manque. Un manque qui ne s'efface pas. Un manque qui persiste et nous condamne. On doit faire avec. On souhaite accéder au bonheur non plus pour parvenir de manière logique et universelle à un idéal puisque l'on a bien compris que ce ne serait qu'utopie et compagnie mais pour dissimuler cette douleur, pour dissimuler ce manque, pour déguiser ce qui est à l'origine de notre désillusion en quelque chose de plus vivable, de plus supportable. »