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En Repérage, chapitre 1 : En Route

En Repérage, chapitre 1 : En Route
– T'as mangé le dernier pim's ?
Affalé à l'arrière, Jonathan ne prit pas la peine de répondre à sa mère.
– T'as mangé le dernier pim's, Jonathan ? répéta-t-elle.
– Ouais.
Jonathan mit aussitôt les oreillettes de son baladeur CD et se replongea dans son magazine. Jennifer posa la main sur le bras de son mari.
– Tu pourras t'arrêter à la prochaine station ? lui demanda-t-elle.
– Pour acheter des pim's ? s'étonna-t-il.
– Non, j'ai envie d'aller aux toilettes.
Elle sourit.
– Ceci dit, si j'en trouve j'en achète.
John regardait droit devant lui. Un camion lui coupa la route, l'obligeant à freiner brusquement.
– Quel connard, jura-t-il, tous des connards. Ils se croient tout permis ces camionneurs.
– Tu veux qu'on fasse une pause ? s'inquiéta sa femme.
– Ouais, j'ai besoin de prendre un peu l'air.
– On est partis à quelle heure ? Sept heures et demie ?
– Ouais, dans ces eaux-là.
– Ça va faire presque trois heures que tu conduis. On aurait dû faire une pause avant.
– Si on veut pas arriver trop tard, il vaut mieux pas s'arrêter toutes les demi-heures.
– Pas toutes les demi-heures, juste toutes les deux heures. C'est recommandé, de s'arrêter toutes les deux heures.
– Je m'arrête quand j'en ai envie.
– Et quand je te le demande, lui rappela-t-elle.
– Et quand tu me le demandes, acquiesça John, un sourire en coin.
Jonathan, les yeux rivés sur le magazine qu'il tenait dans les mains, pensait à sa copine. Il ne pouvait encore envisager de l'appeler son ex car, bien qu'il ne soit plus avec elle, elle était toujours avec lui.
– Jonathan ?
Il n'avait pas pu lui dire au revoir. Face au miroir, les mots n'étaient pas venus. Il avait donc décidé de l'ignorer la semaine précédant son départ et quitter ainsi la ville sans l'avertir. Il comptait tout de même lui envoyer un SMS une fois arrivé, histoire de.
– Jonathan ?
Mais pas d'excuses ou quoi que ce soit qui le tiendrait pour coupable de la tournure des événements. Il lui écrirait quelque chose d'impersonnel, de froid. Quelques mots qui rendraient fautifs ses parents. Après tout, c'était à eux que ce déménagement précipité était profitable. Jonathan, lui, perdait sa copine, ses amis, ses repères. Et les repères sont ce qu'il y a de plus important à seize ans.
– Jonathan ? s'impatientait sa mère.
– Quoi ? répondit-il agressivement après avoir ôté une des oreillettes.
– Tu veux quelque chose ?
La voiture était à l'arrêt, garée devant une station service. Jonathan vit son père y entrer d'un pas mal assuré.
– Non, c'est bon.
– Tu veux pas aller aux toilettes ?
– Non.
Jennifer sortit de la voiture et se dirigea vers le bâtiment. L'adolescent la regardait progressivement s'éloigner avant de poursuivre son article sur le nouveau Lynch. À en croire le journaliste, ce film semblait totalement barré. À côté de Inland Empire, Mulholland Drive était un modèle de rationalité, lut Jonathan. Dans son esprit, il s'imaginait les scènes les plus folles. Des événements sans aucun lien apparent les uns des autres. Un fil conducteur si mince que seul son esprit pouvait accepter. Les autres n'y comprendraient rien. Totalement largués. À mille lieues de la vérité. Comme pour Blue Velvet. Comme pour Twin Peaks. Comme pour Mulholland Drive. Chacun s'était persuadé de la complexité des scenarii, a fortiori du cerveau du réalisateur, alors que rien n'était aussi bateau que ces films. Jour après jour, des interprétations toutes plus invraisemblables les unes que les autres voyaient le jour sur internet. Jonathan les lisait avec un grand plaisir : c'était son occupation favorite ces temps-ci. Il naviguait sur les forums, à la recherche du énième commentaire grotesque, et le plus souvent était hilare face à autant d'incompréhension. Tout le monde se mettait des barrières et, au lieu de jeter un oeil de l'autre côté ou de sauter par-dessus, se heurtait violemment à du vide en ne voyant pas ce qui se passait juste sous son nez.
– Allez, en route, annonça John avant même de refermer la portière.
Jonathan sursauta et cligna plusieurs fois des yeux. Son père alluma le moteur et fit marche arrière.
– Et maman ? demanda Jonathan.
– Quoi, et maman ?
– On l'attend pas ?
– Qu'est-ce que tu racontes encore ? soupira John.
– Elle est partie aux toilettes, tu l'as pas vue ? s'étonna son fils.
– Enfin Jonathan, tu sais très bien qu'elle est pas venue avec nous.
Jonathan se redressa sur la banquette.
– Quoi ?
– Me dis pas que ça recommence ? s'inquiéta son père tout en s'insérant sur l'autoroute.
– Mais non, elle était là je te dis. Elle est partie aux toilettes.
– Arrête, Jonathan.
– Mais elle était là, j'en suis sûr.
– Je sais ce que je dis quand même, s'énerva John.
– Alors pourquoi je suis assis à l'arrière si maman est pas là ?
– T'as dit que tu voulais te reposer.
– Je dormais pas, je lisais.
– Tu lisais quoi ?
– Le télérama de cette semaine.
– Il y a des trucs intéressants ?
– Tu fais pas demi-tour ? demanda Jonathan, la gorge nouée.
John ne pipa mot. Jonathan ferma les yeux et respira profondément.
– Ça se peut pas, murmura-t-il.
– Tu le fais exprès ? lui demanda son père, suspicieux. Comme la dernière fois ?
– Non, je fais pas exprès. Elle était là, j'en suis sûr.
– Donc tu me crois pas ? Tu crois pas ton père ?
– C'est pas ça, c'est juste que c'est différent des autres fois. Plus réel.
– T'as pas pris tes médicaments ?
– Si, je les ai pris ce matin.
– Avant de partir ?
– Non, pendant le petit-déjeuner.
– Je t'ai pas vu les prendre pourtant.
– Si, je les ai pris. Tu m'as même dit que dans pile un an j'en aurai enfin terminé et que je pourrai passer à autre chose, c'est ce que tu m'as dit.
John soupira. Il croisa le regard de Jonathan dans le rétroviseur.
– Tu veux pas t'installer à l'avant ?
– C'est ce que tu m'as dit, non ?
– Écoute Jonathan, si tu veux pas prendre tes médicaments, les prends pas, c'est toi que ça regarde après tout, mais s'il te plaît, me mens pas.
– Je te mens pas, paniquait Jonathan. Je te jure.
– Tu te souviens vraiment les avoir pris ?
– Oui, je les ai pris.
– J'étais là, Jonathan. J'ai bien vu que tu les as pas pris. Viens pas te plaindre si tu guéris pas.
Jonathan s'adossa de tout son poids sur la banquette. Les larmes lui montaient aux yeux. Il regarda par la vitre les voitures floues qui défilaient à toute allure sans se soucier de lui. Son père alluma la radio. Une vieille chanson française des années 80 fit irruption dans la voiture. John chantonna tandis que Jonathan fit mine de reprendre sa lecture pour se cacher du regard accusateur de son père. Les phrases qui défilaient devant ses yeux n'avaient plus aucun sens. Tout ce que Jonathan savait, c'est qu'il n'était pas malade. Son père lui mentait.

# Posté le samedi 03 mars 2007 19:31

Modifié le mercredi 23 mai 2007 05:32

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