La Femelle du Requin

La Femelle du Requin
voici un magazine que je viens de découvrir il y a pas longtemps, c'est "la femelle du requin" dont voici l'adresse : http://lafemelledurequin.free.fr/


de plus, j'ai découvert aussi depuis deux trois semaines l'existence d'un site où chacun peut déposer ses textes, ses romans, ses fictions, ses nouvelles, etc..
http://www.inlibroveritas.net/

si vous êtes auteur ou lecteur à la recherche de nouveaux trucs intéressants à lire, je vous conseille vivement ce site. bonne découverte !

# Posté le samedi 23 juillet 2005 11:42

Bienvenue dans la vraie vie 3 : Faux Bond

Bienvenue dans la vraie vie 3 : Faux Bond
Que m'arrive-t-il ? Ce n'est pas moi. Ce n'est plus moi. Je ne me reconnais plus. Je m'étais pourtant promis. Depuis combien de temps cela dure ? Depuis combien de temps suis-je devenu quelqu'un d'autre ? Cet autre qui ne me ressemble pas. Cet autre qui n'est pas moi. J'ai pris l'apparence de n'importe qui. Je suis devenu invisible. Un fantôme. Je passe à travers les gens. A travers la vie. Une vie qui m'a abandonné. Elle a préféré continuer sans moi. M'oublier. Elle n'a pas besoin de moi pour faire son chemin. Elle n'a jamais eu besoin de moi. Elle se suffit à elle-même. pourquoi s'encombrer de moi ? J'ai longtemps pensé être indispensable à la vie. Mais finalement il s'avère que c'est elle qui m'est indispensable. A moi. Moi qui n'ai fait que passer chez elle. Qui n'ai fait que prendre un verre et demander le chemin des toilettes pour me soulager cinq minutes puis repartir comme j'étais venu – au pas de course –. Je ne vis plus à présent. La queue aux toilettes était trop longue. La vie a donc décidé de me laisser tomber. Même pas eu le temps d'en profiter : je n'ai fait qu'attendre ; observer ; partir. Je ne sais pas à quoi la vie pensait le jour où transgressant les lois de la nature elle m'a fait ce mauvais coup. Ou plutôt devrais-je dire la nuit ; la nuit où elle m'a fait ce mauvais coup. Oui, j'en suis intimement convaincu : la vie n'a pu me faire ce mauvais coup qu'une nuit – de jour je l'aurais prise sur le fait tout de même, elle n'aurait pas pu me faire ce mauvais coup devant mes yeux sans que je la surprenne tout de même, de jour elle aurait été à ma merci tout de même, elle m'a donc fait ce mauvais coup une nuit, tout de même –. Elle s'est agrippée à mes épaules et s'est hissée par la force des bras jusqu'à ce qu'elle me quitte entièrement. Jusqu'à ce qu'on devienne deux – et non plus un tout un ensemble une unité –. Jusqu'à ce que mon corps ne demande plus rien. Elle est partit sur la pointe des pieds, prenant soin de refermer la porte derrière elle – cette nuit-là –. Elle s'est comportée en véritable voleur. Car elle m'a bien volé. Elle m'a dépouillé de tout ce que j'avais sur moi. Mon être. Mon identité. Ma personnalité. Mon existence. Même mon corps. Ce corps qu'elle habitait, ce corps qu'elle possédait. Puis sur un coup de tête elle a déguerpi, sans prévenir. Je ne l'avais pas vue venir ; je ne l'ai pas vue revenir. J'ai gardé espoir quelques heures, peut-être même quelques jours. Je voulais qu'elle revienne. J'avais besoin d'elle. Je ne pouvais pas continuer sans elle. Je m'étais promis. Je suis resté confiant au début, me confortant sur le fait qu'elle m'a toujours été fidèle. Un dévouement à toute épreuve. Ainsi je me rassurais en me répétant qu'elle avait du avoir une course urgente à faire. Une course qu'elle ne pouvait remettre au lendemain. N'ayant pas besoin de mon aide – a fortiori de mon corps trop encombrant – elle part alors discrètement dans la nuit pour ne pas me réveiller – elle sait que je suis toujours bougon quand on me réveille –. Elle laisse un petit mot sur le frigo – « Désolée mon ange si je ne suis pas rentrée avant que tu lises ce mot. J'avais un truc à faire. Bisous. » – au cas où elle ait eu un empêchement de dernière minute un contretemps un imprévu un accident sur l'autoroute que sais-je encore. Mais non. Pas de mot. Pas d'excuse. Et pas de vie. Ne la voyant pas pointer le bout de son nez j'ai paniqué. Je m'imaginais les pires scénarii possibles. Qu'elle s'était fait kidnapper. Pire encore : violer ou assassiner. J'étais effrayé. Je ne voulais pas rester seul. Je m'étais promis. Mais je devais me rendre à l'évidence : je devrai poursuivre sans elle. Sans vie. Sans la vie. Ma vie. Il ne me restait que les souvenirs. Des souvenirs dans lesquels je disparaissais. A travers lesquels je retrouvais cette vie qui m'a échappé. Cette vie qui m'a fait faux bond. La faute à qui après tout ? Je ne la regardais plus comme avant – je le sais, je m'en rends bien compte –. Cette jeunesse. Cette fougue. Ce bonheur. Tous ces précieux instants que je revois sur ces photos. Elle voyait que je ne la regardais plus comme avant. Quand elle faisait allusion à son boulot je l'ignorais. Elle s'en était aperçue ; elle n'est pas si stupide finalement. Je ressassais sans cesse notre enfance, notre adolescence. Cette époque où j'étais véritablement heureux. Où je profitais de chaque instant que m'offrait la vie. Je l'aimais. D'un amour profond. Je suis mort à présent. Cinquante ans. Mon corps et mon esprit se décomposent jour après jour heure après heure minute après minute. J'ai d'abord cru à une mauvaise blague. Un canular. Qu'un jour ou l'autre tout allait s'arrêter. Que tout allait faire marche arrière. Et redevenir comme avant. Comme si de rien n'était. Comme par magie. Comme dans un film. « Coupez. Elle est bonne, on la garde. Otez-lui sa vieillesse, il doit en avoir ras le bol. » J'aurais ri. J'aurais pensé « la vie est belle » en la retrouvant nue dans mon lit après qu'on m'ait enlevé la mort du corps. J'étais alors naïf. Depuis tout ce temps j'ai fini par prendre conscience de l'imprégnation irréversible de la mort sur chaque partie de mon corps, sur chacun de mes membres, et surtout, le plus ignoble, le plus abject : sur mon visage. Je sens la mort pénétrer en moi. Je la sens venir en moi. Sans que je ne puisse rien faire. J'ai beau me débattre dans tous les sens, frotter de toutes mes forces, m'arracher la peau à en saigner, mais rien n'y fait, elle ne part pas. Elle s'agrippe. Elle s'accroche à moi. Elle me suce jusqu'à la moelle. Elle me viole. Plus je me débats plus je frotte plus je m'arrache la peau, plus elle s'agrippe plus elle s'accroche à moi plus elle me suce jusqu'à la moelle plus elle me viole. C'est incontestable : je vieillis. Je le vois et je ne peux rien y faire. J'ai peur. Je sais que je vais disparaître. Un jour ou l'autre. je le sais. Une fois la vieillesse – la petite mort, la lente progression qui mène à la mort – ayant terminé son boulot, c'est au tour de la mort, la vraie, de venir s'amuser avec moi. Je m'étais pourtant promis. Je ne veux pas vieillir. Je ne veux pas mourir. Je ne veux pas ressembler à ça. Un corps devenu laid, repoussant. Plus aucune beauté visible. Obligé de me cacher. Obligé de resté cloîtrer chez moi pour ne plus avoir à supporter tous ces regards de compassion, de pitié. Je m'étais pourtant promis. Je ne suis devenu qu'un tas de chair prêt à être consumé, brûlé, réduit en cendres. Un tas de chair sans vie. Sans vraie vie. Sans cette énergie qui me permettait de véritablement jouir de la vie. Voilà ce à quoi je pense en m'examinant face à ce miroir. En ne voyant rien d'autre que la mort. Si elle devait revêtir une apparence humaine elle serait à cet instant précis en face de moi. Elle ressemblerait à ce que j'ai devant les yeux. Je suis la mort réincarnée. Il n'y a encore pas si longtemps je voyais la vie dans ce miroir. Mais du jour au lendemain elles se sont relayées. Je me lève un beau matin et la personne que je vois dans le miroir n'est plus la même ; une inconnue. Je me lève un beau matin et en me tournant vers l'autre moitié du lit je m'aperçois que celle que j'aime, celle que je vois d'ordinaire à chaque réveil, celle qui dort avec moi, celle qui me berce, celle qui me raconte des histoires, n'est plus là. A la place, une autre : la mort. La mort dans mon lit. Collée à moi. Je sens son souffle chaud sur mon visage. A compter de ce jour je sais que plus rien ne sera comme avant. La mort a remplacé la vie. A mon insu. La vie ne bat en retraite que pour laisser le champ libre à la mort. Elle a sans doute cru à une infidélité de ma part. Mais je ne voulais pas moi, je ne voulais pas de la mort, c'est elle, elle qui a insisté insisté insisté, j'ai fini par céder, je pensais que c'était juste le temps d'une nuit, histoire d'essayer avec quelqu'un d'autre, c'est vrai quoi je n'avais eu que la vie jusqu'à maintenant, je ne l'avais jamais trompé auparavant, seulement l'ennui a bouffé notre couple, je n'y peux rien c'est comme ça, c'est la vie, je ne la regardais plus comme avant elle le voyait, je me lassais d'elle elle le voyait, mais en rien je ne l'aurais trompée elle le savait, en rien je n'aurais pu faire une chose pareille elle le savait, je n'aurais rien entrepris si la mort ne s'était pas intéressée à moi mais je n'ai aucune volonté et elle le savait. Je ne l'ai pas trompé. Selon moi. Je dois le lui expliquer. Mais elle ne voudra jamais m'écouter. Encore faut-il que je la retrouve. Où a-t-elle bien pu se cacher ? Peut-être n'a-t-elle finalement pas fichu le camp aussi vite que je le croyais. Voilà ce à quoi je pense en m'examinant face au miroir. Peut-être a-t-elle a contrario pris son temps. Se désagrégeant peu à peu. Un petit bout par ci, un petit bout par là ; une ride à tel endroit, une perte de mémoire à tel autre. Histoire de m'y habituer. De ne pas remarquer de changement trop brutal. Et par conséquent de ne pas m'inquiéter et ne pas me rendre compte de la mort qui approche à grands pas. Ce qui n'est malheureusement pas mon cas : j'ai conscience de l'état de délabrement auquel j'ai droit jour après jour heure après heure minute après minute. La vieillesse m'apparaît comme étant une torture, comme étant la pourriture de l'homme alors que si je regarde autour de moi elle n'est pour chacun que la continuité de la vie. Chacun s'est soumis au temps après persévérance de celui-ci. Chacun considère le temps comme étant naturellement logique – ou logiquement naturel, au choix –. Moi pas. Parce que je m'étais promis. Je m'étais promis de ne pas devenir ce que je suis aujourd'hui. Mais le temps est imbattable à ce petit jeu. Il m'a vaincu. Je n'ai aucun pouvoir sur lui. Maintenant que j'y pense, ce doit être avec lui que la vie avait rendez-vous cette nuit-là. La vie m'a trompé avec le temps, j'en suis maintenant persuadé. L'un n'est rien sans l'autre. Ils sont inséparables. Je les ai surpris maintes et maintes fois flirter ensemble. Surtout ces derniers temps. Car ils sont plusieurs à présent. La vie est une belle garce. Une belle garce pas stupide pour un sou. Je suis donc partit de mon côté, elle du sien. Elle batifolant avec le temps et le temps et le temps et le temps ; moi attendant dans la queue des toilettes, observant et me vengeant de la vie en tutoyant la mort qui attendait juste derrière moi, puis partant – la queue étant décidément beaucoup trop longue – accompagné de la mort qui m'emmène hors de toute souffrance, un endroit où je ne verrai plus la vie batifolant avec le temps. Et le temps. Et le temps. Et le temps.

# Posté le vendredi 15 juillet 2005 08:04

Modifié le lundi 31 juillet 2006 17:18

Une trace de mon passage

Une trace de mon passage
Comment en suis-je arrivé là ? Comment ça a pu m'arriver à moi ? Rien ne me prédestinait à ça. Absolument rien. Ma vie semblait plutôt banale à l'origine. Il ya encore un mois – environ – ma vie se confondait parmi tant d'autres. Elle se fondait dans la masse. Elle n'avait aucun intérêt. Aucune raison d'être quand j'y pense. Il y a encore un mois – à peu de choses près – mon existence n'avait aucune importance. Aucune conséquence. Je n'existais qu'à travers les autres, eux n'ayant pas eu besoin de moi pour exister. Ni pour mourir. Il y a encore un mois – je n'ai plus aucune notion du temps – si je n'avais pas existé rien n'aurait changé. Tout aurait été à sa place. Comme il se doit. Malheureusement j'ai existé. Malheureusement pour eux. Malheureusement pour moi. Je me revois encore la semaine dernière dans mon salon allumant la télévision. Je me revois confortablement installé dans mon fauteuil un verre de whisky à la main regardant les informations – ce que je ne faisais que très rarement –. « Mesdames et messieurs bonsoir. Aujourd'hui nouvelle vague de suicides. Le livre de J.L., envers, a encore fait des ravages. On recense depuis maintenant plus d'un mois entre 1300 et 1400 victimes. Toutes avaient en effet en leur possession un exemplaire de ce livre. Les quelques malheureux ayant laissé derrière eux une lettre d'adieu remercient l'auteur pour – je cite – leur avoir ouvert les yeux, leur avoir permis de voir la réalité en face ou encore de leur avoir fait prendre conscience de la cruelle vérité. Depuis bientôt un mois le livre de J.L. se vend comme des petits pains. À ce jour 750.000 exemplaires ont été vendus. 300.000 rien que cette semaine. Les gens se l'arrachent. Personne ne semble se rendre compte du danger qu'ils encourent à l'acheter a fortiori le lire, comme l'affirme cette personne : Ce ne sont que des coïncidences voyons. Comment voulez-vous qu'un bouquin puisse tuer ? Réfléchissez. C'est absurde. D'autant que je connais J.L., il ne ferait pas de mal à une mouche. D'ailleurs je viens de me procurer à l'instant son bouquin. Je vous dirai ce que j'en pense une fois l'avoir lu. Si j'en ressort indemne bien sûr. » Anne-Charlotte. Du lycée Voltaire. Fantasme adolescent. Un bon bout de temps que je ne l'avais pas revue. Pourquoi ne pas l'avoir appelée ? Pour lui dire. La prévenir. « Ne lis pas mon livre s'il te plaît. » Une simple phrase. Inoffensive. Pourquoi ne l'ai-je pas fait ? Peut-être pensais-je qu'elle s'en sortirait. Elle me connaissait elle. Au lycée on se côtoyait tous les jours. On discutait. Elle me parlait. Je lui parlais. Elle semble a priori y avoir survécu. Elle aurait du s'habituer à moi. À mes idées. À mes opinions. À mon langage. Mais non. Elle n'a pas pu dire ce qu'elle a pensé de mon bouquin : je la retrouvais deux jours plus tard dans le journal, rubrique nécrologie. Une page entière concoctée rien que pour moi ce jour-là. Malgré le tragique certain de la situation je me souviens avoir souri. À la lecture de tous ces suicidés – Martin Durand 33 ans 164 rue des Acacias Julie Merzier 26 ans 54 avenue Gutenberg Xavier Courreau 17 ans 314 place de Hercé Bernard rue 75 Jean place ans 41 Marronniers Annie 12 rue Alain Lisbonne 73 ans Chauvin 8 – des prénoms noms nombres adresses inconnus, dont je n'avais jamais entendu parlé, peut-être des personnes que j'aurais appréciées si je les avais connues – et si elles n'avaient pas un goût prononcé pour la littérature contemporaine –, j'ai souri. Bien malgré moi. Puis de ce sourire est partit un rire. Sorti de je-ne-sais-où. De nulle part. Un rire hystérique. Incontrôlable. Dès lors, à la moindre information même anecdotique concernant mon livre, je piquais un nouveau fou rire. « Encore cinquante meurtres par procuration. J.L. devient à ce jour le plus grand criminel de tous les temps. » Fou rire. « Je vais tout de même lire son bouquin. Je vais m'isoler dans mon sous-sol. Je vais le vider entièrement, le fermer à clé et y amener de quoi me nourrir afin que je ne coure aucun risque. » Fou rire. « Ce J.L. est le Charles Manson du vingt-et-unième siècle. » Re-fou rire. « Non, je ne l'ai pas acheté pour moi mais pour mon voisin de palier. Il m'insupporte avec sa musique de cinglés. » Fou rire fou rire fou rire. Je ne parvenais plus à m'arrêter. J'assassinais ces personnes – peut-être dix vingt trente toutes les heures – indépendamment de ma volonté mais j'y étais totalement insensible. Je ne comprenais pas pourquoi je me comportais ainsi. Ce n'était pas moi. Je n'étais plus vraiment moi-même. Je m'effrayais. Je me souviens précisément de la seconde même à laquelle mes fous rires continuels cessèrent. C'était à la suite de deux jours interminables de mâchoire crispée et d'yeux tuméfiés – je ne suis pas sorti de chez moi durant tout ce temps, hypnotisé par la télévision –. Un homme d'un certain âge y était interviewé. « Vous êtes l'une des quelques personnes à avoir survécu à la lecture du livre. Comment cela se fait-il ? » Respiration retenue. Coeur qui cesse de battre l'espace d'une seconde. « J'avoue avoir passé certains passages trop larmoyants à mon goût. » À partir de cet instant je me souviens que tout s'est passé très vite. Je ne décrochais plus de la télévision. J'observais les évènements qui gravitaient autour de mon livre. Je voyais mon oeuvre qui défilait jour après jour heure après heure minute après minute à travers le petit écran. « Depuis maintenant deux jours la police tente de retirer de la vente tous les exemplaires du livre. Elle conseille vivement à tous les citoyens en possédant un exemplaire de ne surtout pas l'ouvrir et de le brûler au plus vite. » Mon oeuvre. Brûlée. Réduite en cendres. Retournée à l'état de rien du tout. Toutes ces années de souffrance et de douleur anéanties. Je me souviens très bien ce jour-là avoir pleuré comme jamais je n'avais pleuré auparavant. Je suis resté immobile dans mon fauteuil. Indifférent aux images qui se succédaient une à une devant ce qui ressemblaient de moins en moins à mes yeux. Le téléviseur n'était devenu plus qu'une forme floue, indistincte. La voix stridente de la journaliste assaillait mes pauvres tympans. « Nous suivons en direct la brigade anti-criminelle comme vous pouvez le constater chers téléspectateurs. La voici qui s'arrête devant la maison de notre terroriste. Ils vont entrer d'ici quelques instants comme vous pouvez le voir chers téléspectateurs. C'est fait chers téléspectateurs, ils viennent de forcer la porte d'entrée... » « Ne bougez pas, vous êtes en état d'arrestation. » À partir de cet instant je ne me souviens plus de rien. Si ce n'est que je suis resté impassible. Dans mon fauteuil. Devant les images de mon arrestation, cruelle mise en abyme dont je suis malgré moi l'anti-héros. Je me suis laissé faire. Plus la force de réagir. Voilà. Voilà comment j'en suis arrivé là. À me remémorer sans cesse les évènements de cette dernière semaine pour ne pas me laisser abattre. Pour vivre à travers les souvenirs. Pour m'échapper. Rester libre. Encore une fois. Une dernière fois. Mon séjour en prison n'a été que de courte durée. Trois jours. Trois jours intemporels. Trois jours effroyables. Mais je devais savoir. J'avais besoin de savoir, de comprendre. Je ne voulais pas le tuer. Je n'en avais aucunement l'intention. Il voulait simplement connaître mon oeuvre, je lui en ai parlé. Je l'ai récité. Du début à la fin. D'un trait. Comme un automate. Sans interruption. Sans n'avoir écorché aucun mot. Sans n'avoir fait l'impasse sur aucun mot. Sans n'avoir remplacé tel mot par tel autre. Rien de tout ça. Je la connaissais entièrement. Mot pour mot. Mon oeuvre. Telle quelle. Telle que l'ont lu ces centaines ces milliers de personnes. Avant de se donner la mort. Mon attentif spectateur ne m'avait pas semblé dépressif ni quoi que ce soit quand il est parti rejoindre son misérable grabat. Seulement, le lendemain matin un gardien l'a retrouvé pendu dans sa cellule avec ses vieux draps sales. Je l'avais assassiné. Froidement. Comme j'ai assassiné ces centaines ces milliers d'innocents. Avec calme. Lucidité. Sans aucun remords. Je suis coupable de ces suicides. J'ai provoqué ces suicides. Avec des mots. De simples mots mis bout à bout, aléatoirement ou non, formant des phrases structurées de telle manière, un verbe ici, un complément de nom là. Le tout constituant une unité, un ensemble capable de tuer. J'ai manipulé les mots pour ensuite manipuler les esprits. J'ai créé une arme. Je suis un meurtrier. Pire, je suis moi-même cette arme. Je possède un pouvoir sur les esprits. Grâce à un vocabulaire qui m'est propre. Grâce à une rhétorique parfaite. Grâce à ma capacité à manier un langage universellement reconnu mais employé à mauvais escient. Un langage utilisé par n'importe qui pour parler de n'importe quoi, le temps qu'il fait, les feuilletons télévisuels, demain vais-je manger à 18h30 ou 19h ?, regrettables banalités qui nous enfoncent un peu plus chaque jour dans les bas-fonds de la médiocrité humaine. Quelle déchéance. En être arrivé à ne rien dire, à se répéter, à régresser intellectuellement. Je suis parvenu à employer ce langage comme il se doit. Viser l'essentiel, rien d'autre. Dévoiler une vérité que chacun connaissait plus ou moins mais ne parvenait pas à interpréter concrètement. Voilà comment j'en suis arrivé là. Bien malgré moi. J'ai beau me dire que rien n'est ma faute. Que ces personnes se donnent la mort intentionnellement. En toute conscience. J'ai beau me dire que mon livre n'est qu'une malchance. Un hasard. Un coup du destin. J'ai beau me dire que si j'avais changé un seul des mots de mon livre, un seul de tous les mots qu'il contient, un seul mot parmi des milliers et des milliers, mon arme serait désamorcée et ressemblerait alors à un livre ordinaire, se confondant parmi tant d'autres, se fondant dans la masse. Mais rien n'y fait. Je ne peux revenir en arrière. Je suis un meurtrier. J'ai déguisé tous ces homicides en suicides. Quoi que j'en pense. C'est la triste vérité. Je dois mourir à mon tour. Quoi que j'en dise. C'est la triste réalité. J'ai tenté de me donner la mort, sans succès. Ce n'est pas faute d'avoir essayé. Je me suis passé l'intégralité de mon arme dans la tête des dizaines et des dizaines de fois lorsque j'étais dans ma cellule, aucun résultat. Aucune envie de suicide. Mon arme ne me touche pas. Chacun des éléments qui constituent mon arme me trottait dans la tête, j'ai vécu avec eux pendant vingt ans, je suppose que j'ai du m'y habitué petit à petit. Ces éléments ne me sont pas apparus construits, structurés, aboutis, concrets dans un simple bouquin. Ils ne m'ont pas sauté à la gorge l'espace d'une heure peut-être plus peut-être moins. Ou alors je suis le pire froussard qui soit. Pourquoi n'ai-je pas eu la bonne idée de me suicider ? Je n'en serais pas là où j'en suis maintenant. À ressasser tous ces évènements tragiques. À me culpabiliser. À souffrir. Prêt à me faire exécuter sans qu'aucun d'entre eux n'ait le moindre remords. Ils vont m'anéantir tout comme ils ont anéantit mon oeuvre. Froidement. Sans aucune émotion. Comme un acte anodin. Comme une course à faire. « Prêt ? Pas de dernière volonté ? Parfait. Ma femme m'attend pour le dîner. » Levier baissé. Fin. Fermeture de rideaux. Mon suicide aurait eu un sens, quel qu'il soit il aurait eu un sens. Mon exécution elle, n'est qu'une tâche à accomplir. Je n'y apprends rien. Si ce n'est que je ne suis pas le seul meurtrier dans cette pièce. Mais c'est bien moi qui vais mourir. D'un instant à l'autre. Je suis là. J'existe. Je respire. Je pense. Je peux crier si l'envie me prend. Dans quelques minutes je ne serai plus. Je n'existerai plus. Dans quelques minutes j'ai existé. Dans leurs esprits. Dans quelques minutes je n'ai jamais existé. Dans mon esprit. Mon esprit qui s'envolera. Mon corps qui restera. Inerte. Sans vie. Mais je n'ai pas peur. Loin de là. Je vais mourir, c'est un fait. Ça devait arriver. J'ai eu le temps de voir venir. Je dois me montrer courageux. Encore une fois. Une dernière fois. Se redresser. Lever les yeux. Les défier du regard. Tous. Leur faire comprendre que ce ne sont que des êtres abominables. Inhumains. Des êtres vides et sans âmes. Tiens justement, maman est là. Je la vois. Là, derrière la vitre. Pourquoi pleures-tu maman ? Parce que je vais mourir ? Ou parce que tu as fait de moi un meurtrier ? Parce que tu m'as poussé à écrire ? À persévérer ? À ne pas abandonner dans mes moments de doutes, de faiblesses ? « Continue continue, tu as du talent. Tu ne dois pas t'arrêter en si bon chemin. » Tu m'as encouragé à assassiner des centaines des milliers d'innocents. Tu m'as appris à devenir un criminel. Merci. Merci maman. Tu as engendré une arme de destruction massive, tu l'as élevée, tu l'as vue se développer. Je suis ton arme. Je laisse se propager un virus. Je connais l'espèce humaine, je sais très bien que des personnes s'approprieront mon livre. D'une manière ou d'une autre. Je sais très bien que je laisse derrière moi une troisième guerre mondiale. La disparition de tous. L'anéantissement de l'univers. Ils le savent. Ils le voient venir. Ma mort ne résoudra rien. Tout comme ma vie. Je suis innocent. Merci, merci maman. Tu m'as manipulé. Tu es coupable. Je souhaitais être reconnu, c'est chose faite, merci, merci beaucoup. Je suis innocent. C'est grâce à toi que j'en suis arrivé là. Tu es coupable. Et pourtant tu es la dernière personne à laquelle je pense. Je suis innocent. Je n'ai aucune autre personne à qui penser. Tu es coupable. Aucune autre personne que je n'ai pas tué. Je pourrais crier mon innocence. Je pourrais t'accuser et te montrer du doigt. Mais ce serait vain. Ils ne m'écouteraient pas. Vas-y, pleure. Depuis toutes ces années tu as joué la comédie. De ma naissance à ma mort. Tu ne mérites pas que je pense à toi. Plus maintenant. Autre chose. Je dois me concentrer sur autre chose. Tant que mon esprit m'appartient encore. Je peux encore penser. Je dois encore penser. Penser à quoi ? Me concentrer. Penser à quoi ? Plus la force de penser. À qui que ce soit. À quoi que ce soit. Penser. Penser à quoi ? Ne penser à rien ne penser à rien ne penser à rien ne penser à rien.

Ne plus penser à rien.


Ne plus penser.



Le vide le néant le noir
rien
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# Posté le mercredi 13 juillet 2005 10:42

Modifié le lundi 31 juillet 2006 17:16

Noir

Noir
J'ai peur. J'ai si peur. Je ne vois rien. Mes yeux ne s'habituent pas. Dix minutes un quart d'heure que je demeure là, immobile, ils ne s'habituent toujours pas. J'ai beau les écarquiller, essayer de percer l'obscurité, cligner des yeux pour apercevoir la moindre forme, pour déceler la moindre lueur, rien n'y fait je ne vois rien. Je ferme les yeux. Je ne vois rien. Je les rouvre. Je ne vois rien. J'essaie de bouger. Les mains en avant pour ne pas heurter quelque chose. Battement. Mon c½ur cogne dans ma poitrine. Battement. De plus en plus fort. Battement. De plus en plus vite. Battement. Il me fait peur. L'angoisse me gagne. Elle me hante. Elle prévient mon corps de ce qui m'arrive. Je ferme les yeux. Je ne vois rien. J'ouvre les yeux. Je ne vois rien. Je marche au hasard. Ne pense plus à rien. Me cogne de tous côtés. Je devine un lit, un tibia. Une chaise, un pied. Une table, une hanche. Une porte, une issue. Je cherche la poignée. Ma main tremble. Tout mon corps suit le même mouvement. Je cherche la poignée. Je cherche la liberté. Je sens sous mes doigts un métal froid. Le sers de toutes mes forces pour ne pas le perdre. Mouvement qui part du haut pour aller vers le bas puis en ma direction. Aucun effet. Relâche. Réfléchis. L'empoigne de nouveau. Le sers de toutes mes forces pour ne pas le perdre. Mouvement qui part du haut pour aller vers le bas puis à l'opposé de moi. Aucun effet. Relâche. Réfléchis. Puis panique. Dès lors je ne contrôle plus rien. Je me mets à crier. Du plus fort que je peux. Puis à n'en plus pouvoir. Je crie jusqu'à ce que ma voix s'étrangle et se perde dans l'obscurité. Je crie jusqu'à ce que je n'entende plus rien, jusqu'à ce que mes oreilles ne perçoivent plus aucun bruit. Je frappe la porte. Le coup étouffé se répercute dans mon cerveau dans ma poitrine. Mes doigts craquent, mon poing se relâche, une légère douleur se fait sentir. Pour autant je redouble d'efforts et remets ça. Ma main s'abat sur le bois. À plusieurs reprises. De plus en plus fort. De plus en plus vite. Je me bats contre cet obstacle. Mon ennemie. Je la roue de coups. Des coups de pied. Des coups de coude. Des coups de genou. Je m'acharne contre elle comme si elle seule était la cause de mon affolement soudain. Je connais la raison de ce vain acharnement sur cette porte. Je connais la raison qui me pousse à vouloir combattre indirectement cette obscurité. Après toutes ces années de solitude et de prostration il paraissait évident que j'allais déclarer forfait. Tout abandonner. Renoncer à subsister dans ce long canular qui définit ma vie. Il paraissait évident. Mais pas sans me battre. Pas sans hurler mon désespoir et ma haine à la face du monde, à la face de cette conception humaine qui m'apparaît comme étant absolument inexistante et abstraite. La chaise. Où est-elle ? Je cours, me heurte, cours dans l'autre sens, me heurte, je parcours la pièce ainsi durant quelques minutes peut-être plus peut-être moins jusqu'à ce que je trébuche sur la chaise. Je ne sais plus ce que je fais. Je ne pense plus à ce que je fais. Je sens un liquide chaud partout sur mon corps. Quelque chose d'humide sur ma main. Une main qui ne m'appartient plus. Qui ne m'a jamais appartenue. Je la secoue dans tous les sens afin de faire disparaître ce que je présume être du sang à la douleur intense que je ressentais depuis le premier contact échangé avec la porte. Le sang s'en va se propager probablement sur le sol, certainement sur mes vêtements, indéniablement sur mon visage se mélangeant aux larmes ruisselantes. Je saisis la chaise des deux mains puis la jette violemment quelque part. Au hasard. Dans un vide infini. J'attends le fracas de cette chaise contre ce que j'espérais être la porte. Il me semble attendre des heures peut-être plus peut-être moins. Je ne vois rien. Seulement un fond sans fin. J'entends enfin le bruit terrifiant de la chaise se fracassant contre ma soi-disant porte. J'imagine alors mes os qui se brisent contre cette porte, qui volent en éclats. Mon c½ur continue à heurter ma poitrine, à vouloir s'échapper de mon corps, à vouloir s'échapper de ce cauchemar. Battement. Il ne cesse de me frapper. Battement. J'en ai mal à pleurer, battement, je souffre, battement, je hurle, battement. Douleur insoutenable. Battement. Arrête. Je n'arrive plus à dissocier mon c½ur de mon corps. Battement. Arrête. Les deux se confondent. Battement. Formant une sorte de mal intérieur. Arrête. Qui aurait pris possession de mon être. Battement. De chacun de mes membres. Arrête. Ce bruit que j'ai provoqué sans réfléchir a propagé ce mal en moi. Arrête. Je me débats comme si je voulais me débarrasser de ce mal qui m'envahit. Je m'approche à toute vitesse du lieu d'où le bruit s'est échappé mais à peine trois pas esquissés je glisse sur quelque chose sur rien et m'étale de tout mon long me cognant la tête contre la porte. Je ramasse l'objet sur lequel j'ai trébuché objet s'avèrant être un morceau de la chaise. En me relevant je constate que la porte est intacte, la porte que je me représentais est en réalité devenue un mur, un des quatre murs qui me retiennent ici. Ici ou ailleurs après tout je ne sais pas où je suis, je suis nulle part. Je recherche alors la porte, je longe les quatre murs les cinq murs les six murs je ne sais pas je ne sais plus je ne connais pas le nombre de murs que possède cette pièce je n'arrive plus à les compter j'essaie de me représenter cette pièce tout en cherchant cette porte que je ne trouve pas existe-t-elle ? Je n'arrive plus à penser cette capacité m'a été volée je ne comprends plus l'obscurité a gagné mon cerveau elle s'est immiscée dans mon corps a suivi le chemin à travers ma chair à travers mes membres pour s'arrêter au cerveau je ne sais plus qui je suis ce que je suis. Essaie de réfléchir concentre-toi je ferme les yeux je ne vois rien, j'ouvre les yeux je ne vois rien je ne vois strictement rien je n'arrive pas à imaginer cette pièce je n'arrive pas à imaginer quoi que ce soit je tombe dans un gouffre d'une profondeur abyssale plus rien n'appartient à une quelconque réalité d'ailleurs rien dans ma vie n'a semblé appartenir à une quelconque réalité aucun temps aucun espace aucun univers j'essaie d'oublier ai-je réussi ? Peut-être que oui peut-être que non je ne sais pas je ne sais plus peut-être ai-je feint l'oubli pensant que ça m'aiderait que ça me sauverait de qui je suis de ce que je suis mais non, la sueur s'empare de mon corps je ne deviens plus qu'une masse liquide chaude poisseuse j'essaie de me calmer de me concentrer d'oublier mon angoisse mon désespoir ma haine ma douleur ma terreur je n'y parviens plus mon coeur s'emballe battement battement battement battement mes pensées s'emballent battement battement battement battement j'ai dans la tête des millions de sons différents battement les moqueries des gamins dans la cour blablabla blabla les chuchotements trop peu discrets à mon égard chchchch chchch le bruit strident des gyrophares lointain puis progressivement qui se rapproche de plus en plus vite de plus en plus fort jusqu'à assaillir mon cerveau de mille questionnements existè-je ai-je déjà existé suis-je réel suis-je mort viennent-ils enfin me chercher ont-ils compris l'horreur qui s'empare de moi l'horreur qui gagne peu à peu du terrain sur ma trop longue existence l'horreur qui me cousume à petit feu l'horreur qui ne me quitte plus ne m'a jamais quitté ne me quittera jamais battement la longue plainte déchirante qui vient parfaire « Le Cri » de Munch que je n'ai jamais pu voir mais qu'on m'a mille fois dépeint mille fois décrit cri qui s'apparente dans mon imagination à celui d'un diable à un hurlement interminable insupportable insoutenable battement le bruit horrible d'une chaise se fracassant contre un mur battement cette petite voix inquiétante angoissante dans ma tête qui ne cesse de se répercuter battement de se répéter battement mais je n'ai aucune image qui puisse accompagner ces sons juste de l'obscurité du vide du néant un abîme aucune forme aucune couleur je ne sais pas qui je suis à qui je ressemble à quoi je ressemble je ne connais pas mon apparence je n'arrive pas à me représenter concentre-toi à représenter ces maudites couleurs concentre-toi le rouge concentre-toi le jaune concentre-toi le vert concentre-toi le bleu rien rien rien rien le noir oui le noir est-ce une couleur ? Je ne sais pas je ne sais plus je n'ai jamais su je ne saurai jamais je dois me rendre à l'évidence ma vie a toujours été ainsi je n'ai jamais vu jamais regardé jamais observé jamais rien ma vie ressemble à ça des bruits des odeurs des touchers indistincts irréels invisibles comme cette pièce ces quatre cinq six murs ce lit cette table cette chaise cette porte ma chambre la clé sous l'oreiller je me souviens je ne veux pas me souvenir mais on n'échappe pas à son existence on n'oublie jamais qui on est ce qu'on est je dois me rendre à l'évidence je ferme les yeux je ne vois rien j'ouvre les yeux je ne vois rien tout ce cinéma est inutile je le sais ça je le sais mais je ne peux m'empêcher ça me permet de vivre de survivre cette mise en scène cette imposture cette supercherie. Les autres ? Les autres eux ils s'en accomodent ils n'ont pas à se plaindre après tout eux ils possèdent un don incroyable eux ils ont ce que je n'ai pas eux ils ont ce que je leur envie tous eux ils possèdent la vue.
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# Posté le mercredi 13 juillet 2005 07:18

Modifié le lundi 31 juillet 2006 17:13

Elle

Elle
Ça y est. Je l'ai trouvé. Enfin. Après tant de temps à être passé à côté, après tant de temps passé à la rechercher, après tant de temps passé. Je l'ai. Elle était là. M'attendait. M'observait peut-être, depuis tout ce temps. Me surprenait à la tromper avec d'autres. Des dizaines, des centaines, des milliers – plus encore? – . J'ai arrêté de les compter. Dès la première j'ai arrêté de les compter. Ça ne m'est même pas venu à l'esprit. Beaucoup trop nombreuses. La plupart ne font que passer dans ma vie. Elles restent trois quatre minutes puis elles plient bagage. Celles-ci ne durent pas. Elles ne comptent pas. Dès le premier contact, dès la première seconde je le sais. Elles ne vont pas rester. Je le sais. Elles ne restent pas. Ce n'est pas leur faute. C'est moi. Ça vient de moi. Elles ne me plaisent pas. Elles peuvent plaire à d'autres j'en conviens. Elles peuvent rester dans leur vie je n'en doute pas. Elles en ont la capacité, l'ambition, le devoir même. Elles ne choisissent pas, le premier venu ça leur convient. Elles ne sont pas difficiles – ou a contrario peut-être trop difficiles qui sait?, on ne peut les comprendre – . D'autres, moins nombreuses, restent. Elles restent car je le veux. Elles restent chez moi. Dans ma maison. La cuisine. Le salon. La salle de bain. La chambre. Elles envahissent chacune des pièces. Elles me suivent partout où je vais. Non, rectification: je les emmène partout où je vais. Car elles ont le choix. Elles sont autonomes. Je leur laisse leur libre arbitre. Elles peuvent si elles le veulent m'abandonner, me laisser en plan. Mais il leur faut du temps. Plus de temps que ces aventures de trois ou quatre minutes. Il leur faut le temps de prendre leurs distances, petit à petit. Ne pas se précipiter. Faire des adieux prolongés. Car elles sont ancrées en moi. Des émotions, des sensations, des sentiments se sont créés pendant ces quelques jours, pendant ces quelques semaines. Elles ne peuvent résoudre à s'échapper en deux temps trois mouvements. Non pas que je les tienne prisonnières ou quoi que ce soit, elles sont libres d'aller où elles veulent – d'ailleurs je suis persuadé que chacune d'entre elles m'a trompé et me trompe aujourd'hui même, à cet instant précis. Pour preuve, j'en ai surpris quelques unes, dans la rue, chez des amis, dans ma famille. Ces instants d'intimité et de complicité qu'on a ensemble, ces instants qui n'appartiennent qu'à nous deux s'avèrent finalement n'appartenir qu'à moi-même. Depuis, j'ai passé un accord avec chacune d'entre elles: on se doit de tout se dire. La moindre infidélité, que ce soit une simple aventure, une courte escapade de routine, le moindre détail qui puisse nuire à notre relation, on s'est promis de tout se dire. Au bout de quelques jours, à peine une semaine si mes souvenirs sont exacts, j'ai arrêté. Me rendant à l'évidence qu'on ne pouvait tout se dire. Tout ce cinéma était inutile. Et sans intérêt. Penser qu'elles me diraient tout était stupide. Une bêtise de ma part. En un sens elles n'avaient pas tort – elles n'avaient pas raison pour autant – . Tout se dire comme je l'avais proposé était impensable. Je l'avais pourtant pensé, je l'avais même cru, j'étais persuadé de ma bêtise dont je ne réalisais pas encore l'impensable de sa mise en pratique. Mais je n'aurais pas dû. Tout se dire était inconcevable. Je le conçois à présent. Je devais me rendre à l'évidence même: ne pas tout se dire n'était pas se mentir. Je devais me résoudre au fait que cette véracité du faux n'en était pas une, elle n'était pas un a priori, encore moins un simulacre mais était bel et bien le vrai lui-même, le vrai en personne, sans artifice aucun. J'éprouvais tout de même de la culpabilité à pouvoir cacher à chacune d'entre elles toutes mes relations éphémères. Ainsi pour m'innocenter aux yeux de chacune d'entre elles a fortiori aux miens je rejetais la faute sur la multiplicité de ces relations dont je me délectais – malgré moi cela va sans dire – et le peu de temps que je partageais avec chacune d'entre elles amenant l'argument plus que convaincant qui est de privilégier chaque instant passé avec chacune d'entre elles afin que chacune d'entre elles soit comblée et heureuse en ma compagnie. N'étant moi-même plus très sûr de ce que j'avançais, nous avons convenu d'un second accord: avouer les fautes les plus importantes, faire l'impasse sur les aventures d'un jour, d'un soir, d'une nuit. Après tout ces aventures sont indépendantes de notre volonté, elles surgissent toujours d'on-ne-sait-où on-ne-sait-quand on-ne-sait-comment on-ne-sait-pourquoi. Quoi qu'il en soit, où en étais-je? Elles sont libres, oui c'est ça, elles sont libres. Libres d'aller où elles veulent avec qui elles veulent. Là n'est pas le problème. Seulement elles m'imprègnent. Elles s'accrochent. Elles me vident de mon être, de mon esprit. Puis, rassasiées, elles partent. Peu à peu. Parfois d'un commun accord, parfois non. Souvent non. On se quitte à regret, on s'éloigne chacun de son côté. La lassitude commence à gagner. Elle grignote les relations que je peux entretenir avec chacune d'entre elles. Les pires comme les meilleures. Mais je ne vais pas me plaindre. La vie est ainsi faite. Elle les fait défiler les unes après les autres, les unes pendant les autres. Ce n'est pas moi qui les choisis, ce sont elles. Elles me choisissent. Elles me cherchent puis me trouvent en se disant «celui-ci je vais me le faire je vais m'installer avec lui quelques temps je vais m'installer à l'intérieur de lui je vais l'imprégner je vais m'accrocher à lui le vider de son être de son esprit je vais le sucer jusqu'à la moelle puis je le jetterai quand ça suffira quand il n'en pourra plus quand il me suppliera de rester encore de l'imprégner de m'accrocher à lui de le vider de son être de son esprit de le sucer jusqu'à la moelle mais la lassitude commence à gagner la vie est ainsi faite alors je le lâche je lâche prise puis vais en imprégner un autre m'accrocher à un autre et le vider de son être et de son esprit et le sucer jusqu'à la moelle pour ensuite lâcher prise et en imprégner un autre et ainsi de suite et cela toutes les trois ou quatre minutes un boulot à la chaîne sans cesse s'installer quelque part puis partir s'installer quelque part puis partir s'installer quelque part puis partir», elles se disent ça tout en sachant qu'elles ne se poseront définitivement que lorsque lui l'aura décidé, lorsque cet autre sera tombé sous le charme, tombé amoureux, coup de foudre, âme s½ur, et tout le baratin. Cet instant elles l'attendent. Chacune d'entre elles. Je ne croyais pas concrètement à un amour aussi parfait. À cet amour qui consume de l'intérieur, qui ravage notre être, notre esprit. Ce n'est pas de l'amour. C'est autre chose. Ça ne ressemble en rien à un besoin d'affection, de sexe, d'autrui. C'est un besoin, mieux qu'un besoin c'est un manque, un manque dont on ne prenait jusque là pas conscience, un manque qui est comblé par «Elle». «L'élue». L'au-delà. Ce n'est pas humain. C'est inexplicable. Abstrait. Voici la situation: elle est arrivée. Surgie de nulle part. Elle m'est tombée dessus sans que je ne m'en rende compte. Elle m'est pourtant apparue comme une évidence à cet instant précis. Je l'entends tout d'abord de loin. Un vague chuchotement. Une sensation de bien-être m'envahit. Une paix intérieure. Je m'approche. À petits pas. Je ne me précipite pas. Je fais durer cet instant le plus longtemps possible. Sa voix se fait de plus en plus présente. De plus en plus intense. Je m'approche encore. Je l'entends distinctement à présent. Une voix sublime. Une mélodie magnifique. Une beauté parfaite. Aucun doute, c'est «Elle». Je le sais. Après tant de temps passé je l'avais. La possédais. Je passais à côté d'elle tous les jours sans m'en apercevoir. Je l'ignorais sans le savoir. Occupé à autre chose. Occupé à la tromper. À rechercher ailleurs. Dans les moindres recoins. Partout. Partout excepté là. Je ne l'attendais pas là. Je m'en veux tellement de ne pas l'avoir aperçue durant tout ce temps. Ce temps si précieux. Mais je n'y pense qu'un court instant. Elle recouvre de sa présence mes pensées. Elle les subjugue, les envoûte, les prend à part pour les hypnotiser et les anesthésier. Je m'abandonne à elle. Ferme les yeux. M'allonge. L'écoute. L'imagine. Mon esprit s'élève. Il savoure cet instant. Il regarde cette scène qu'il a mainte fois attendue, qu'il s'est représentée des centaines et des centaines de fois sans trop y croire. Il regarde ce corps étendu sur le lit. Ce corps qui semble paisible, serein, libre, capable d'affronter la vie. Heureux. Pour la première fois véritablement heureux. Tout comme lui. Ce moment tant attendu terminé je reprends conscience. Je reprends vie. Car elle m'a tué. Elle m'a littéralement tué. Dépouillé du moindre battement de c½ur, du moindre souffle, de la moindre respiration inspiration expiration continuation. Je revis. Regarde à l'extérieur. Rien ne semble avoir changé. Le feu est passé cinq fois au rouge cinq fois à l'orange quatre fois au vert, vingt-trois voitures sont passées dont quatre en excès de vitesse et deux sans ceinture de sécurité, la vieille dame d'en face a ramassé sa poubelle, donc les éboueurs sont passés, les ouvriers sont partis déjeuner, donc il est 12h30 passé, le téquèl du voisin n'arrête pas d'aboyer, rien n'a changé. La vie suit son cours. Personne n'a remarqué l'incroyable qui vient de se produire. Je n'ai plus la force de faire le moindre geste. Ce que je sais c'est qu'il me faut profiter de ce moment car il ne va pas durer indéfiniment. Je le sais. Je dois en profiter. Savourer chaque seconde. Se remémorer cet instant merveilleux. Penser à elle. Penser à toi. Toi, mon amour. Je ne vais pas te tromper tu sais. Pas pour le moment. Pas déjà. Peut-être jamais. J'espère jamais. Je n'en sais encore rien. Pour le moment je reste avec toi tu restes avec moi. Ces prochains jours, ces prochaines semaines je t'aime. Je te veux rien que pour moi. S'il te plaît ne me trompe pas. Pas pour le moment. Je t'en prie. Ne me fais pas ça. Attends. Attends un peu. Reste là. J'arrive. Encore. Encore une fois.

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This is the first day of my life
I swear I was born right in the doorway
I went out in the rain suddenly everything changed
They're spreading blankets on the beach

Yours is the first face that I saw
I think I was blind before I met you
Now I don't know where I am
I don't know where I've been
But I know where I want to go

And so I thought I'd let you know
That these things take forever
I especially am slow
But I realize that I need you
And I wondered if I could come home

Remember the time you drove all night
Just to meet me in the morning
And I thought it was strange you said everything changed
You felt as if you had just woke up

And you said “this is the first day of my life
I'm glad I didn't die before I met you
But now I don't care I could go anywhere with you
And I'd probably be happy”

So if you want to be with me
With these things there's no telling
We just have to wait and see
But I'd rather be working for a paycheck
Then waiting to win the lottery
Besides maybe this time is different
I mean I really think you like me









n.b. les paroles ci-dessus sont celles de la chanson the first day of my life (tirée de l'album i'm wide awake it's morning) de Conor Oberst, auteur-compositeur du groupe Bright Eyes.

# Posté le mercredi 13 juillet 2005 07:17

Modifié le lundi 31 juillet 2006 17:12