Enfer bleu : Samedi 15 Mai 2004, 8 h 40 (chapitre 2)

Où suis-je ? Pourquoi fait-il si chaud ? Pourquoi ne vois-je que du bleu ? Pas d'autres couleurs. Que du bleu. Partout. Et cette chaleur, c'est insupportable. J'enlève mes vêtements un par un. Une fois entièrement nu, je suis toujours aussi brûlant. Je me gratte pour empêcher cette chaleur de monter en moi. De m'irradier de l'intérieur. Je me gratte de plus en plus fort jusqu'à en saigner. Un liquide bleu foncé dégouline le long de mon torse. Je m'arrache d'interminables lambeaux de peau. Je les enlève comme si c'étaient des vêtements. Une fois au sol, ils s'effritent et disparaissent six pieds sous terre. Mon corps se confond à présent avec le décor. Mes bras. Mes jambes. Mon visage. Seuls mes yeux et mon sexe demeurent intactes. Je peux voir mon sexe grandir, grandir et grandir encore jusqu'à pénétrer violemment le décor et venir en lui au bout de quelques secondes. La sonnette retentit. L'éjaculation est terminée. Je ne suis dorénavant plus le même. La sonnette retentit à nouveau. J'ouvre les yeux. Je voulais rester le même. Je ne voulais pas changer. Je ne voulais pas. La sonnette, une nouvelle fois. La sonnette d'entrée ? Il est quelle heure ? 8 h 42 ? Qui peut bien sonner chez les gens à cette heure-là un samedi matin ? Je me lève ou pas ? Je devrais me lever, c'est peut-être important. Où est-ce que j'ai bien pu foutre mon pantalon ? Je l'avais hier soir quand je suis monté ? Peut-être pas. Bon, je ne vais pas descendre en caleçon, je mets au moins une chemise. La classe jusqu'au bout. Et merde, je dois aussi mettre un autre caleçon.


***


- Bonjour.
- Bonjour.
- Je ne vous dérange pas ?
- Non.
- C'est au sujet de votre annonce. Je recherche un logement dans les parages. En fait, je travaille pas loin d'ici, à environ deux pâtés de maisons, tout près de la Mairie. Vous voyez ? C'est la petite boulangerie sur la gauche. D'ailleurs, je vous ai aperçu plusieurs fois. Vous me reconnaissez ? Je n'ai pas de tablier là, donc c'est moins facile. Bref. En ce moment, j'habite à dix minutes de la boulangerie. En voiture. Vous imaginez ? C'est pourquoi je recherche de ce côté. Ni trop près de l'usine, ni trop loin de ma boulangerie. Ce n'est pas si simple, vous savez. Enfin bon, je vous ennuie sûrement. Je voulais juste savoir si vous recherchez encore un colocataire. Parce que ça m'intéresse drôlement.
- Ah ?
La tête dans le cul moi, ce matin.
- Euh, entrez.
Quelle belle entrée en matière insipide.
- C'est sympa chez vous. Peut-être bientôt chez moi.
Rigole, rigole. Montre que tu es du matin.
- J'ai l'impression que je vous dérange. C'est vrai qu'il est un peu tôt. Je peux repasser plus tard si vous préférez ...
- Non non, restez. C'est juste que je ne suis pas du matin.
Bon, raté. Embraye.
- Je vais me faire un café pour me réveiller. Vous en voulez un ?
- Oui, je veux bien. Merci.
- Vous pouvez visiter, en attendant.
- D'accord.
Très bien, tu as deux minutes, alors réfléchis. Qu'est-ce qu'elle vient de te dire ? Dans l'ensemble : recherche un logement. Travaille pas loin d'ici. Tasses. Tout près de la Mairie. Cuillères. La petite boulangerie sur la droite. Aperçu. Café. Pas de tablier. En voiture. Merde, pas de café. Recherche de ce côté. Où il est ce maudit café ?
- Ça fait longtemps que vous habitez ici ?
Je croyais l'avoir mis dans le placard. Pas si simple, vous savez. Ah si, le voilà. Hop, micro-ondes.
- Vous m'entendez ?
Fais comme si tu n'avais rien entendu. Elle ne me voit pas. Vite, je ressemble à quoi ? Ça va, une tête convenable ce matin. J'ai de la chance. Pense à ce que tu vas lui répondre. Ne pas en oublier les cafés pour autant. Une phrase courte. Hop, micro-ondes. Genre : depuis environ deux ans. Ça semble chaud. C'était en juin. Plutôt tiède, en fait. Réflexion puis oui, deux ans, c'est ça. Comment elle le veut ?
- Pas trop chaud le café pour moi, s'il vous plaît.
Parfait. Combien de sucres ?
- Et deux sucres. Attendez, j'arrive.
Un pas faible. Un autre pas faible. Un troisième moins faible. Puis un quatrième encore moins. Un cinquième. Elle se rapproche. C'est le bon moment.
- Vous m'avez parlé ? Je n'ai pas entendu à cause du micro-ondes.
- Oui, je vous demandais si vous habitez ici depuis longtemps.
- Environ deux ans. C'était en juin.
Réflexion.
- Oui, deux ans, c'est ça.
Quel acteur.
- Un sucre ça ira, finalement.
Un problème avec les sucres ? Qu'est-ce qu'ils ont mes sucres ? Ils me semblaient pourtant normaux quand je les ai achetés.
- Désolé, vous m'avez dit deux sucres, je les ai déjà mis.
- J'ai dit deux sucres par habitude car le matin je prends toujours deux sucres dans ma tasse, mais les vôtres sont beaucoup plus petites. Je ne savais pas que ça existait des tasses aussi petites.
Rigole, rigole. Embraye. Trouve un truc marrant à dire. Allez, dépêche-toi. Un boulot à la chaîne.
- Je vous sers cinq autres tasses alors ?
Mort de rire. Un conseil : laisse tomber l'humour.
- Ce sera un peu sucré, ce n'est pas grave.
- Prenez le mien, je n'en ai mis qu'un.
- Merci, c'est gentil.
- Alors comme ça, vous travaillez chez Harrivel ? J'adore le pain bûcheron que vous y faîtes, il est délicieux.
- Non, moi je travaille chez Martha, à gauche de la Mairie. Je vous ai dit à gauche, n'est-ce pas ?
À gauche gros malin, à gauche. Pas moyen de rattraper ça.
- Pas moyen de rattraper ça, n'est-ce pas ?
- Non, pas moyen. Mais vous savez, je ne fais pas le pain, je suis juste vendeuse. Et je suis de votre avis : le pain bûcheron d'à côté est délicieux.
Une complicité. À peine dix minutes qu'elle est arrivée et déjà un sourire complice. Et quel sourire.
- Vous voulez voir votre chambre ?
Tiens, elle est sortie toute seule celle-là.
- Ma chambre ? Vous voulez dire que vous m'acceptez ?
- Pourquoi pas ? Vous êtes la première et vous me paraissez être tout à fait normale et saine d'esprit.
Et incroyablement belle.
- Et le prix ?
- Celui que vous pouvez mettre. Ce n'est pas tant l'argent que je recherche.
- Que recherchez-vous ?
- Une présence.
- Vous n'avez jamais envisagé de prendre un chat ?
- Figurez-vous que j'y ai songé mais finalement, quand on y réfléchit, niveau conversation le chat c'est pas ça. Et je ne vous parle pas de la cuisine.
- Parce que je devrai faire la cuisine ?
- Non, je plaisante. Vous n'aurez bien évidemment rien à faire.
Si ce n'est vous habituer à mon sens de l'humour.
- Si ce n'est vous habituer à mon sens de l'humour.
- Ça ne me paraît pas bien compliqué.
Deuxième sourire complice en moins de deux minutes. Et sans effort particulier. Aucune goutte de sueur. Aucun bafouillage. Calme. Décontraction. Sang-froid. Applaudissements.
- Vous me la montrez alors ?
- Pardon ? Que ... quoi ?
- Ma chambre.
- Euh, oui ... tout de suite.
Mains moites. Bégaiements. Déglutition de salive imaginaire. Respiration difficile. Coeur au bord de l'arrêt. Note à moi-même : ne pas prendre confiance trop rapidement.
- Suivez-moi.
Trouver quelque chose à dire en montant les escaliers. Il n'y a pas encore eu de blanc depuis qu'elle est ici. Il n'y a pas de raison pour qu'il y en ait un maintenant. Trouver vite un truc à dire. Lui présenter les pièces ? Lui dire : ceci est la salle de bain, ou encore : là, vous pouvez admirer un sublime escalier en cèdre de l'époque de la Renaissance, le même que celui que Louis XVI s'était fait construire lors de l'invasion des polonais en 1729 sur ses terres ? Non. Elle se rendra vite compte de la supercherie. Je ne la connais pas, peut-être a-t-elle fait une thèse sur Louis XVI en prépa ou une thèse sur l'histoire de l'escalier de 1515 à nos jours. Peut-être même est-elle polonaise. Si c'est le cas, elle parle un français parfait. Pas la moindre pointe d'accent. Mais qu'est-ce que je raconte moi ? C'est elle que je dois baratiner. Bon, c'est inutile à présent, on est arrivé.
- Voilà. Votre chambre.
- C'est grand.
C'est grand.
- C'est joli.
C'est joli.
- C'est blanc.
C'est blanc ?
- Juste une question.
C'est blanc.
- Je peux repeindre si vous n'aimez pas le blanc. J'en ai pour une heure, peut-être deux mais pas plus. Quelle couleur préféreriez-vous ?
Elle a peut-être raison. Je verrais bien du jaune pétant pour les murs. Du même style que le salon. Avec des fleurs peintes en rouge et en vert un peu partout. Ça ferait pas mal du tout.
- Non, ce n'est pas un problème. J'aime bien le blanc. C'est juste que je ne vois pas de lit.
- C'est un bureau. Pour l'instant. Vous amènerez ce qu'il faut pour en faire une chambre.
- Tous ces livres vont rester là ?
- Non, je vais les enlever, bien sûr.
Je vais les mettre où ?
- Et si le bureau vous dérange, je peux l'enlever aussi.
- Je veux bien, merci.
Moi et ma gentillesse.
- Vous aurez la place ailleurs ?
- Oui, ne vous en faîtes pas. De toute façon, je comptais le mettre dans ma chambre. C'est l'occasion ou jamais.
Blablabla.
- Alors, ça vous convient ?
- Très bien. Je devrai m'y plaire. Une fois aménagée, je vais me sentir bien. Mieux que chez moi, en tout cas.
- Pourquoi ?
- Parce que c'est grand. Et c'est lumineux. Cette pièce semble agréable à vivre.
Construis tes phrases, bon sang. Un bafouillage, ce n'est pas la fin du monde. Le principal est de se faire comprendre. De communiquer. Alors communique et arrête de penser.
- Non, je veux dire pourquoi vous ne vous sentez pas bien chez vous ?
- J'y suis trop à l'étroit. Et j'en ai marre d'habiter encore chez ma mère.
Chez sa mère ? Quel âge a-t-elle ? Je lui en donnerais vingt. Vingt-deux grand maximum.
- À vingt-quatre ans, il est temps de se débrouiller seule, d'être un peu autonome.
Pas loin tout de même.
- Vous ne pensez pas ?
Si, beaucoup trop.
- Effectivement.
Il ne me manque que la parole.
- Vous êtes parti à quel âge de chez vos parents ?
- Seize ans.
- Si jeune ?
C'est le moment. Récite ton histoire. Tu l'as déjà racontée des dizaines de fois. Tu la connais par coeur. Ce n'est pas compliqué. Je suis parti parce que.
- Je suis parti parce que je ne pouvais plus supporter mon père. Il restait planté là, dans notre salon. Sur le canapé. Devant la télé. Éteinte. Et il ne bougeait pas. Il demeurait immobile. Les yeux dans le vide. Je ne sais pas ce qu'il regardait. Rien, probablement. Je ne sais pas à quoi il pensait. Je ne sais pas s'il arrivait encore à penser. Il ne vivait plus. Il n'existait plus. Et ce, depuis la mort de ma mère et de ma soeur.
Question.
- Mon Dieu, que leur est-il arrivé ?
Réponse.
- Un soir qu'elles revenaient du cinéma, elles se sont faites violées puis assassinées. Sans raison. Un homme qui passait par là. La police ne l'a pas retrouvé. Depuis ce jour, plus rien n'est comme avant.
Fais ta tête d'enterrement, ça marche toujours.
- Vous ne semblez pourtant pas être en colère.
- Ça fait partie du passé, maintenant. J'ai réussi à oublier. Ça m'a pris du temps mais j'y suis parvenu.
- Vous avez réussi à oublier ? Votre famille meurt et vous, la seule chose qui vous vient à l'esprit, c'est l'oublier ? Faire comme si elle n'avait jamais été là pour vous quand vous en éprouviez le besoin ? Dans les moments de bonheur. Dans les moments de doutes.
- Je ...
- Vous n'avez pas voulu vous venger ? Retrouver cet homme qui a pris les personnes qui comptaient le plus pour vous et le tuer ?
Je ne fais pas sensation avec mon histoire. La famille doit être sacrée pour elle si elle réagit de la sorte. Je dois trouver quelque chose d'intelligent à dire. Une phrase toute faite. Comme dans les films. Genre : ce n'est pas ça qui les fera revenir. Oui, c'est bien, ça.
- Vous savez, ce n'est pas ça qui les aurait fait revenir. La vengeance ne résout rien. J'aurais regretté cet acte, par la suite.
- Mais vous vous seriez senti beaucoup mieux. Soulagé. Même si ce n'est que l'espace de quelques secondes. C'est toujours bon à prendre.
- C'est ce que vous auriez fait à ma place ? Tuer cet homme ?
- Oui.
Qu'est-ce que je peux répondre à ça ?
- Désolée si je vous parais trop franche. Ça fait partie de ma personnalité. Je ne pardonne pas.
- Non, ne vous excusez pas. Au contraire, j'apprécie votre franchise. Vous semblez être à l'aise. C'est que vous vous sentez déjà chez vous.
Tu aurais dû sortir une phrase encore plus pathétique.
- Un autre café ?
- Non merci.
- Vous n'avez pas aimé ? On me dit que je le fais trop corsé.
- Non, il est très bien.
- Vous pouvez me dire la vérité. Vous allez habiter là, autant que le café vous plaise, à défaut de moi.
- Bon, c'est vrai, il est un peu fort. Deux sucres n'auraient pas été de trop, finalement.
Et ? Et ? Et ?
- Changez juste le café, ne changez rien de vous.
Gagné. Troisième sourire complice. Dois-je ajouter quelque chose ? Ne changez rien de vous non plus ? Non. Ne dis rien. Un simple merci à la rigueur. Et encore. Mais si elle prend mal le fait que je ne dise rien ? Peut-être s'attend-elle à une réponse de ma part. Non. Elle n'attend rien. Enfin, j'espère. Ou alors, une petite plaisanterie du genre : pourquoi ? Vous me trouvez assez fort comme ça ? Non, je ne vais pas sembler naturel. Je ne peux pas dire cette phrase d'un air détâché. Vous me trouvez assez fort comme ça ? Ce n'est pas moi, ça. J'essaie ? Qu'est-ce que j'y perds, après tout ? Ma crédibilité ?
- Pourquoi ? Vous me trouvez assez fort comme ça ?
Putain, putain, putain.
- Vous êtes tout à fait à mon goût.
Ouf ... ok, bien joué. Tu peux respirer maintenant.
- Quand puis-je emménager ?
- Quand vous le souhaitez.
- Dans l'après-midi, c'est possible ? Vers 15 h ?
- Aujourd'hui ?
- Pourquoi pas ?
- C'est juste que ...
Tu me prends au dépourvu.
- Je n'avais pas prévu un emménagement aujourd'hui mais ça peut se faire, pas de problème. Vous voulez que je fasse des retouches ? Peinture, tapisserie, ou autre chose ?
- Non, c'est très bien comme c'est.
Elle est vraiment pressée de quitter sa mère. C'est compréhensible, au bout de vingt-quatre ans, on souhaite un peu d'indépendance.
- Ça vous laisse le temps d'enlever le bureau et vos livres ?
- Oui.
Lance-toi, ce n'est que ta future colocataire.
- Et aussi de nous préparer un bon dîner pour tous les efforts qu'on aura fait dans la journée.
Voilà. Ça, c'est fait. Tout en douceur. Le plus naturellement du monde. Elle va forcément accepter, elle habite ici à présent. Pourquoi refuserait-elle ? Un dernier repas chez sa mère pour lui dire au revoir ? Je n'avais pas pensé à ça. Quel con. Je ne réfléchis pas assez. Bien sûr qu'elle va refuser, elle doit faire le au revoir inévitable, désolée maman mais j'ai vingt-quatre ans, j'ai droit moi aussi à ma liberté, je dois me débrouiller toute seule, sans ton aide, sans l'aide de quiconque. D'autant que l'homme chez qui je vais vivre est incroyable. Il fait preuve d'une extrême gentillesse à mon égard. Il parle peu, certes, mais le moindre mot qui sort de sa bouche est du caviar. Et il est si spontané. Il me fait rire, il est intelligent et de surcroît très attirant. Un véritable amour. Cet homme avec qui je vais vivre, maman, on n'en rencontre pas tous les jours, je peux te l'assurer. - c'est avec grand plaisir que j'accepte. - C'est un être rare. Unique. Je cherchais l'homme parfait depuis si longtemps, tu sais ...
- Vous semblez être ailleurs.
- Pardon ?
- Je disais que vous sembliez être ailleurs.
- Ah, désolé. Je réfléchissais. Ce n'est pas grave pour ce soir, je comprends que vous ne puissiez pas.
- Vous ne semblez pas être ailleurs : vous êtes ailleurs. Je viens de vous répondre que c'est avec grand plaisir que j'accepte. Enfin, tout dépend du menu. Que comptez-vous faire ?
Ne plus laisser vagabonder mon esprit ailleurs quand tu es à mes côtés.
- Appeller La Tour De Pise et commander deux pizzas.
- Tout bien réfléchi, je dîne chez ma mère ce soir.
Encore un bon point. Continue d'être drôle comme tu l'es, elle aime ça. Profites-en, ça n'arrive pas tous les jours.
- Je ne sais pas. Mexicain, ça vous branche ?
- Oui, ça me branche.
- Quoi, vous n'allez pas me reprocher d'essayer de me mettre à l'aise ?
- Ce n'est pas une raison pour utiliser de tels mots. Parlez avec vos mots. Pourquoi n'êtes-vous pas à l'aise avec moi ?
- J'ai l'impression d'être chez le psy tout à coup. Je vous devrai combien à la fin de la séance ?
- Le premier mois de loyer gratuit.
- Vous semblez tellement à l'aise comparée à moi.
- Je ne le suis pourtant pas plus que vous.
- Rencontrer quelqu'un est toujours ...
Réfléchis. Construis ta phrase. Nom, verbe, complément. Tu vas y arriver. Ce n'est pas compliqué. D'autres l'ont fait avant toi et s'en sont très bien sortis.
- Vous savez, dans ce genre de situation ...
Tu peux le faire.
- Quand deux personnes se rencontrent ... pour la première fois ...
Non, je ne parviens décidément pas à dire ce que je ressens. La pluie et le beau temps, la nouvelle épouse de Tom Cruise, le nouvel album de Bowie, le dernier match de l'AJ Auxerre, toutes ces banalités ne te posent pas de problème. Mais dès qu'il s'agit de conversation sensée et qui demande un minimum de réflexion et de rhétorique, là il n'y a plus personne. Et ce ne sont pas tes vannes et tes jeux de mots minables qui vont sauver ta peau dans ce type de conversation.
- Il y a des fins à toutes ces phrases ?
- Ce que j'essaie de dire, c'est qu'il réside toujours une certaine tension entre deux personnes, qu'elles se connaissent depuis vingt minutes ou depuis vingt ans, sans qu'elles n'aient nécessairement envie de coucher ensemble. Entre deux personnes subsistent des non-dits, des hésitations, des tensions sexuelles, des regards ambigus, des incompréhensions, des doutes.
- Même entre deux personnes d'une même famille ?
- Oui, je le pense. J'ai toujours été attiré par ma mère. Ça vient probablement du fait qu'elle m'a allaité trop longtemps. Et j'étais amoureux de ma soeur. Jusqu'à l'âge de huit ans, on jouait au docteur dans notre chambre : on se regardait, on s'effleurait, on se touchait. Et je soupçonne même mon père d'avoir couché avec ma mère.
Pas d'improvisation, que du par coeur : une réflexion, une blague.
- Donc, d'après vous, il y aurait entre nous une tension sexuelle ?
Détends-toi. Prends une gorgée de café. Ta vie sexuelle ne se joue pas sur la prochaine phrase que tu vas prononcer.
- Oui.
Bravo, bien joué, c'est dans la poche gros malin. Argumente un peu, bon sang. La moindre erreur et c'est fichu. Ressaisis-toi. Arbore ton plus beau sourire. Et lance-toi.
- Vous ne me contredirez pas sur le fait qu'aborder une personne du même sexe est plus simple qu'aborder une personne du sexe opposé.
- Je le reconnais.
- Vous seriez un homme, on serait déjà écroulés sur le parquet, totalement ivres, en train de se dire qu'on est les meilleurs amis du monde.
- À neuf heures du matin ?
- Bon, j'exagère un peu.
- Désolée d'être une femme.
- Ne soyez pas désolée. C'est juste que je n'ai eu que très peu d'amies qui soient des femmes. Cela prendra du temps avant que je ne sois totalement à l'aise avec vous.
- Ça ne fait rien, on ne sera écroulés sur le parquet que ce soir.
- Non, laissez-moi plus de temps.
- Demain soir ?
- Très bien.
Je ne compte plus les sourires complices.
- Vous seriez un homme, je vous aurais tutoyée dès le début. Qu'est-ce que vous en dîtes ?
- Tu as raison. Et ne pas me demander mon prénom avant de m'accepter comme colocataire est-il en rapport avec le fait que je ne sois pas un homme ?
- Non, j'ai simplement totalement oublié, désolé.
- Il est encore temps de te rattraper, tu sais.
- C'est vrai. On reprend tout depuis le début.
Aïe, vers quoi je me dirige là ?
- Bonjour ...
- Bonjour.
Ouf, elle joue le jeu, elle me sauve du ridicule.
- Vous venez pour quoi ?
- C'est au sujet de votre annonce. Je recherche un logement dans les parages. Blablabla. En ce moment, j'habite à dix minutes de la boulangerie. Blablabla. Je voulais juste savoir si vous recherchez encore un colocataire. Parce que ça m'intéresse drôlement.
- Ah ?
La tête dans le cul moi, ce matin.
- Euh, entrez.
- Merci.
- Vous vous appellez comment ?
- Jade. Et vous ?
- Jérôme.
- On se tutoie, Jérôme ?
- D'accord.
- J'ai déjà l'impression de mieux te connaître.
Qu'est-ce que je dis ? Qu'est-ce que je suis supposé dire à cet instant précis ? N'importe quoi, du moment qu'il n'y ait pas de blanc. Un blanc et c'est la fin. Le point de non-retour. Ça doit bientôt faire dix secondes, je dois me lancer maintenant. Rien qu'une simple phrase. Une banalité. Qui n'a rien d'ambiguë. Quelque chose comme tu veux quelque chose à manger ? Oui, c'est bien, ça.
- Tu veux dormir là, ce soir ?
Aucun commentaire.
- Je devrai bien puisque j'aurai amené mon lit.
Ce n'est pas seulement ambigu : c'est aussi stupide.
- Ce n'est pas faux. Tu voudras que je t'aide à emménager ?
- Non, tu auras déjà bien assez à faire à cause de moi.
Elle dit ça pour être gentille, insiste.
- Je n'en ai pas pour longtemps, tu sais. Je démonte le bureau, je range les bouquins : en une heure ou deux, c'est fait.
- Si on s'entraidait ?
- Comment ça ?
- Je t'aide à déplacer ton bureau, on n'aura pas besoin de le démonter si on s'y met à deux donc on gagne environ une heure cinquante. Ensuite, tu m'aides à emménager et on finit en milieu d'après-midi.
Je vais passer toute la journée avec elle, je vais passer toute la journée avec elle, je vais passer toute la journée avec elle.
- Non, ne t'embête pas avec moi, ce n'est qu'un bête bureau, tu sais. Occupe-toi de ton petit bazar, prends ton temps.
- Ça apprendrait à mieux nous connaître, non ?
Prends quelques secondes avant de répondre à ...
- D'accord.
Ok, juste une question : pourquoi ta parole n'est jamais en accord avec ta pensée ?
- Et peut-être plus si affinités.
J'ai bien entendu ce qu'elle vient de dire ? Chut, calme-toi, réfléchis à chaque élément sans trop te presser, moins vite, moins vite, calme-toi bon sang. Calme-toi. Ne te laisse pas envahir. Ne te laisse pas distraire. Observe la situation. Elle rigole. Donc, c'était une blague. Par conséquent, rigole. Dis quelque chose. N'importe quoi.
- ...
Dis quelque chose, n'importe quoi, allez, sors une phrase, des mots, ce que tu veux, ce qui te vient à l'esprit, vite, vite, vite.
- J'espère, je ne t'ai pas choisie pour rien.
Bon, tu aurais finalement mieux fait de ne rien dire. Maintenant, arrête de sourire bêtement et fais diversion.
- Quoi qu'il en soit, ...
Bien trouvé le quoi qu'il en soit, tu n'es pas si désespérant.
- coloc', ...
Quoi que.
- Il vaudrait mieux s'y mettre dès maintenant si on veut finir tôt, tu ne penses pas ?
- Tu as raison. Mais avant, je peux passer chez moi pour me changer ?
- Bien sûr, pas de problème.
- J'en ai pour dix minutes. Profites-en pour prendre une douche.
Rassure-toi, il n'y a probablement aucun sous-entendu dans sa phrase. Ce n'est que de la gentillesse. Tu t'es regardé dans le miroir de la cuisine : tu as une bonne tête ; le café a masqué ton haleine fétide du samedi matin ; tu ne sens pas la transpiration alors que tu es moite, ce qui est surprenant d'ailleurs. Un coup du destin ? Il ne m'a peut-être pas abandonné comme je le croyais.
- À tout à l'heure, Jérôme.
- À tout à l'heure, ...
Jade.
[ Kommentar hinzufügen ] [ Kein Kommentar ]

# Online seit Dienstag, 20. September, 2005 um 08:30

Geändert am Mittwoch, 28. September, 2005 um 04:50

Enfer bleu : Mardi 8 Novembre 1988 (chapitre 1)

Maman, soeurette,

je m'en veux. Je m'en veux car je n'ai pas pu. Je n'en ai pas trouvé le courage. Je ne pouvais pas. Je pensais que tout allait bien. Je savais qui c'était, donc je suis restée confiante. Naïvement. Pourtant, une petite voix au plus profond de moi m'ordonnait de le faire. De m'enfuir. D'alerter quelqu'un. Ce n'étais pas ta voix, maman. Ni la tienne, Sarah. Une autre. Une voix inconnue. Une voix masculine. Qui ne ressemblait en rien à celle de papa. Dès le début, j'aurais dû écouter cette voix. J'aurais dû lui obéir. Mais je ne savais pas quoi faire. Je ne ressentais plus rien. Je ne dissociais plus le bien du mal. Tout ce qui m'entourait me désemparait. La voix se faisait de plus en plus présente, de plus en plus forte, de plus en plus intense. Ma tête allait finir par exploser. Je le croyais réellement. Mais ce ne fut pas le cas. Ça n'arrive que dans les dessins animés. Tu te rappelles, soeurette ? Ces dessins animés où on voyait de la fumée sortir de leurs oreilles. Puis leurs têtes qui explosaient comme des ballons de baudruche. Qu'est-ce qu'on a pu rire ensemble devant ces dessins animés. Maman, tu t'énervais parce que ce n'était plus de mon âge. Mais je donnais comme excuse que je surveillais ma petite soeur. Pour qu'elle ne fasse pas de bêtises, je te disais. Vous vous rappelez ? En fait, je voulais rester avec toi, soeurette. Je ne voulais pas rester pour regarder les dessins animés, la fumée qui sort des oreilles, les têtes qui explosent comme des ballons de baudruche. Non, rien de tout cela. Je voulais seulement rester avec toi pour être avec toi. Pour t'entendre rire. Pour voir ton sourire. Pour voir ton bonheur. Pour voir à quel point tu semblais heureuse. Parfois, maman, tu venais sur le canapé nous serrer dans tes bras et regarder la fin des dessins animés avec nous. On était alors une famille. Une famille unie. On était bien. La vie était belle. Papa me manquait, je l'avoue. Je ne te l'ai jamais dit pour ne pas t'inquiéter. Je voulais que tu penses que j'étais heureuse avec vous deux. Je l'étais, bien sûr. Mais je ressentais un manque. Cette présence masculine tellement réconfortante et protectrice manquait, je ne peux pas le nier. Maintenant, elle m'insupporte. Je ne peux plus passer cinq minutes sans que j'entende la voix de papa, et plus particulièrement ces trois mots : « allez, mes Princesses ». Je l'entends, la nuit. Elle me réveille. Je n'arrive plus à dormir depuis plusieurs jours. La fatigue me ronge de l'intérieur. Je ne peux plus continuer comme ça. Il faut que ça cesse. Ma vie est devenue un véritable enfer. Maman, soeurette, je m'en veux. Tout ce temps sans vous est douloureux. Mais je vais me rattraper, ne vous en faîtes pas. Je vais vous venger.
[ Kommentar hinzufügen ] [ Kein Kommentar ]

# Online seit Dienstag, 20. September, 2005 um 08:04

Geändert am Dienstag, 27. September, 2005 um 11:16

Die Vicious, die

Die Vicious, die
Putain, je suis trop défoncé. Demain je ne me souviendrai pas de cette soirée. Ce n'est pourtant pas mon genre. D'ordinaire je me souviens de chaque soirée. Je feins l'amnésie passagère lorsque les évènements qui ont lieu sont plus ou moins conséquents. Avoir cambriolé des maisons ? « Je ne me souviens pas avoir fait ça. » Avoir mis le feu à des bagnoles ? « Je ne me souviens pas avoir fait ça. » Avoir assassiné Nancy ? « Je ne me souviens pas avoir fait ça. » J'ai arboré une mine plus persuasive pour le dernier afin de rendre mon texte beaucoup plus poignant - sans surjouer - : ils sont tombés dans le panneau. Plus personne ne pense que j'ai pu assassiner Nancy. Peut-être ne suis-je pas assez crédible en meurtrier. Peut-être ne suis-je bon qu'à divertir. Il faut dire qu'on en a un peu trop fait pour m'innocenter. En plus d'afficher mon visage hagard de junkie décomposé dans toute la presse j'ai accepté de répondre à une interview - je ne me souviens plus si l'idée venait de moi ou de Malcolm - pour je-ne-sais-plus quel magazine de rock - sûrement NME -. Malcolm a donné une forte somme d'argent au journaliste en échange de quoi je lui suggérais moi-même les questions qu'il devra me poser durant l'interview. J'ai donc préparé mes réponses à l'avance, dans mon coin : ce fût de loin la meilleure interview à laquelle j'ai répondue. Notamment sur la fin, lorsque le journaliste - dont je n'ai pas retenu le prénom - me demande « vous amusez-vous en ce moment ? », ce à quoi je réponds, offusqué - mais toujours sans surjouer -, « tu déconnnes, j'espère ? Je ne m'amuse pas du tout. » Lui embraye par son « où aimeriez-vous être en ce moment même ? », moi lui lance du tac au tac « six pieds sous terre. » Et enfin la question finale, improvisation planifiée depuis plusieurs jours : « vous êtes sérieux ? » « Oui. » Oui. Un simple oui que je lui laisse, calmement, avant de sortir sans un bruit, sans un merci d'usage, sans un salut à la prochaine. Rien. La classe. L'avarice sordide de ce journaliste m'a permis de m'innocenter définitivement aux yeux de tous. Alors pourquoi avoir écrit ce stupide poème ? C'était assez suffisant comme ça sans qu'on en rajoute. Tu étais mon petit bébé d'amour, je connaissais toutes tes peurs. Quelle joie de te prendre dans mes bras et d'embrasser tes larmes. Mais maintenant que tu es partie, ne reste que la douleur et je ne peux rien y faire. Et je ne veux pas vivre cette vie si je ne peux pas vivre pour toi. Conneries, conneries et re-conneries. Toutes ces mièvreries pour quoi ? Pour rien. Ce poème n'a aucunement apporté une preuve supplémentaire de l'innocence dont je m'accordais le droit et à laquelle tout le monde semblait croire. Ce poème n'est qu'une tâche sur mon effigie. Il n'a fait que retarder le long processus de création que j'avais commencé à mettre en pratique. Mais était-ce une raison pour clamer haut et fort l'avoir « tuée parce que je suis un sale chien » quelques jours après avoir affirmé ne pas me souvenir de cette soirée ? J'avais besoin qu'ils parlent de nouveau de moi. Qu'ils me soupçonnent je m'en fichais. Qu'ils me détestent je m'en fichais. Qu'ils veulent me tuer je m'en fichais et contrefichais. Mais qu'ils parlent de moi, de moi et encore de moi et toujours de moi. Personne d'autre que moi. Que je ne l'aie pas assassinée pour rien. Que le mystère reste entier plus longtemps. Quitte à passer quelques nuits de plus en prison. Quitte à ce que Malcolm paie la caution plus chère. Qu'est-ce que ça pouvait lui foutre ? Après tout c'était une partie de mon fric qui y passait aussi, pas seulement le sien. La moitié chacun. Comme convenu. Vingt-cinq mille dollars à l'arrivée. Un bon paquet de billets. Il aurait pu me laisser en taule. Il aurait pu rompre notre pacte et m'abandonner. Il aurait pu me dénoncer et me laisser moisir dans mon trou. Mais il ne l'a pas fait. Pourquoi ?, je ne sais pas. L'amitié, probablement. Le meurtre que j'ai commis n'a pas entravé notre amitié. « Je te connais » m'a-t-il dit un jour sans plus d'explication. Il croit me connaître. Il croit connaître tout le monde, ce qui n'est pas le cas. Moi, je le connais. Je sais très bien ce qu'il sous-entendait ce jour-là. Il pensait que tôt ou tard je déconnerai. Je pèterai les plombs. Je partirai en couilles. Il avait tort - ce qui ne lui arrive que très rarement -. J'ai les choses bien en mains. Je suis pleinement conscient de ce qui se passe autour de moi. Le succès, la drogue, le sexe. Il m'avait prévenu au tout début : « tout va arriver très vite le succès la drogue le sexe tout va te tomber dessus sans crier gare tu dois garder la tête froide sur les épaules ne pas te laisser rattraper par le succès et la drogue et le sexe qui ne te laisseront aucun répit je peux te l'assurer et tu veux savoir pourquoi je peux te l'assurer ? parce que vous êtes toi et Johnny et Steve et Paul ce qu'attendent les jeunes vous êtes la rage vous êtes l'énergie vous êtes la révolte vous êtes tout cela grâce à moi moi qui vous aie trouvé ce nom l'évidence même le succès assuré la drogue promise le sexe tant attendu vous êtes les Sex Pistols », il m'avait prévenu que tout arriverait très vite et il a eu raison - comme la plupart du temps -. Et il a aussi ajouté quelques jours après dans je-ne-sais-plus quel magazine à scandales - sûrement NME - que « si Rotten est la voix du punk, alors Vicious en est l'allure. » Il avait à la fois tort et raison - la seule fois - : raison puisque j'ai effectivement adopté l'allure punk ; tort car je pouvais aussi être la voix du punk. Je voulais être la voix du punk. Johnny n'est pas la seule voix du punk. Iggy est aussi la voix du punk. Dave est aussi la voix du punk. Howard est aussi la voix du punk. Je pouvais faire mieux. Beaucoup mieux. J'en étais capable. Le punk aura une nouvelle voix : celle de Sid Vicious. My Way en est l'exemple parfait. La destructuration de la pureté jusqu'à la rendre animale, sauvage, punk. J'ai fait de My Way un hymne punk. Le nouvel hymne punk. Au revoir I Wanna Be Your Dog. Au revoir White Riot. Au revoir Anarchy In The U.K.. Bonjour My Way. Bonjour toi, nouvel hymne punk. Tu resteras, ne t'en fais pas. Aucun autre hymne ne t'arrive à la cheville. Ils n'ont pas ton génie dérisoire. Ils n'ont pas ton rythme bestial. Ils n'ont pas ton désir de survivre à travers les âges, ton désir de conquérir l'univers. Et surtout ils n'ont pas ton agressivité mélodique à la limite du supportable. Tu peux me dire merci. C'est moi qui aie fait de toi ce que tu es aujourd'hui. C'est moi qui t'aie démembrer jusqu'à te rendre ennivrante et inspirée, jusqu'à ce que tu ne sois plus la même qu'à l'origine, jusqu'à ce que chacun se rende compte du chef d'oeuvre que j'ai créé - le seul l'unique, pas besoin de plus. Les Chatterbox et autres Chinese Rocks ne sont là que pour t'accompagner, pour préparer le public à ton entrée en scène, pour faire de toi meilleure que tu n'es déjà - et t'écoute jusqu'à en oublier leur propre personne, leurs propres pensées, leur propre vie. On parlera encore longtemps de toi, je te le promets, comme on parlera encore longtemps des Sex Pistols, comme on parlera encore longtemps de moi en tant que pitoyable chanteur mais aussi en tant que pitoyable bassiste. Moi. Moi qui aie une si jolie voix et qui suis un si formidable bassiste. Mais c'était le prix à payer pour être reconnu. Je ne veux pas être le meilleur. Je ne veux pas que les gens se disent « celui-là a une voix sublime » ou encore « c'est un bassiste exceptionnel » puis qu'ils s'extasient la semaine suivante devant un autre junkie de bas étage à la voix sublime et au jeu de basse exceptionnel. Ils sont nombreux à avoir une voix sublime et un jeu de basse exceptionnel. Ils sont nombreux à être le meilleur. Mais ils sont peu à être reconnus. Ils sont tous identiques. Rien ne les distingue. Ils se fondent dans la masse. Les uns après les autres. Une masse qui s'agrandit un peu plus chaque semaine. Je ne veux pas être l'un d'eux. Je veux être quelqu'un. Celui dont on parlera encore dans des dizaines et des dizaines d'années. L'idée de Malcolm a été un coup de génie. Ne pas savoir jouer était la meilleure idée qu'il ait pu avoir de toute sa vie. Grâce à lui je devenais quelqu'un. Pas encore une renommée mondiale comme je l'attendais mais « ça ne saurait tarder » me disais-je. Petit à petit je suis parvenu à ce qu'on ne parle que de moi. Vicious par-ci, Vicious par-là, Vicious Vicious Vicious. Petit à petit je suis parvenu à ce qu'on ne parle que de moi, simple bassiste, et qu'on oublie Johnny, la voix du punk. Plus mon processus prenait de l'envergure plus Johnny passait à la trappe. Du simple bassiste incompétent je suis passé au stade d'icône punk. C'est aussi Malcolm - je lui dois pratiquement tout, je ne serais rien sans ses idées et son argent - qui m'a poussé à aller demander à Lemmy de m'apprendre à jouer de la basse. J'ai même poussé l'idée de Malcolm à son paroxysme en faisant exprès de ne pas savoir chanter lorsque j'ai entamé ma carrière solo - et quoi qu'on puisse en penser, il est difficile de chanter faux -. J'entends encore Malcolm me dire que je me répétais, qu'à force d'employer cette idée en long et en large le public finirait par comprendre que je ne suis qu'un imposteur, qu'un acteur, que tout ça n'est que du cinéma. Un des seuls défauts de Malcolm est sa naïveté. Il croit que mon public est assez perspicace pour se rendre compte de la supercherie alors qu'il n'est qu'un ramassis de camés et de dégénérés qui ne m'écoute que pour la rage animale, l'énergie sauvage, la révolte punk, le bruit, la provocation. Tout ce qu'il y a autour ils ne l'interprètent qu'avec leur esprit sectaire de camés et de dégénérés : ils n'y voient que du feu. Voilà pourquoi mon poème était de trop. Il n'était pas nécessaire pour me sortir de ce pétrin mais Malcolm était trop anxieux - voilà un de ses autres défauts - pour moi. D'où l'idée de Nancy. Je ne peux pas lui en vouloir après tout ce qu'il a fait pour moi ces dernières années. Son troisième et dernier défaut étant la curiosité il a voulu connaître la raison qui m'a poussé à assassiner Nancy. Il savait en partie pourquoi j'avais agi de la sorte : j'éprouvais un besoin d'attention et d'admiration qui devenait de plus en plus important. Ce qu'il ignorait c'est que Nancy était sur le point de me dénoncer. De me trahir. De me planter un couteau dans le dos. Je lui en ai donc planté un dans l'abdomen. Malcolm m'a tout d'abord pris pour un malade puis s'est peu à peu rangé à mon avis même s'il n'était pas en total accord avec mon point de vue. Je comprends que ce devait être difficile de me faire confiance car « je connais Nancy » m'a-t-il dit un jour sans plus d'explication - sous-entendant que moi, moi qui couchais avec elle tous les soirs, moi qui partageais ma coke avec elle et seulement elle, moi qui me payais des trips de folie avec cette groupie américaine, je ne la connaissais pas ? -. Je la connaissais parfaitement. Je savais ce qu'elle était capable de faire. Je la voyais bourrée d'héroïne tous les soirs. Je la voyais chialer sa mère complètement stone tous les soirs. Je l'entendais parler de ses états d'âme, de ses émotions, de ses délires, de ses peurs. Tous les soirs. Elle n'arrêtait pas. Elle me parlait de ses crises de paranoïa, de son caractère insociable, de ses nombreuses tentatives de suicide. Mais le plus important : elle parlait de moi. Moi, John Simon Ritchie. Pas Sid Vicious. Elle me racontait sa vie et se sentait alors obligée de connaître la mienne. Et elle parlait de ma voix. Ma véritable voix. Celle qui chante sous la douche tous les matins. Celle qui se cache lorsque celle de Vicious refait surface. Elle comprenait rail après rail que je n'étais qu'un imposteur, que ma carrière n'était basée que sur le mensonge. Elle aurait fini par lâcher le morceau un jour ou l'autre. Il fallait qu'elle y passe. J'ai donc fait d'une pierre deux coups, ricochet qui s'est ressenti sur ma côte de popularité. Je suis dès lors devenu quelqu'un. Toujours pas celui dont je rêve encore aujourd'hui mais je m'en approche. Je n'en suis pas loin à présent. La dernière pierre à l'édifice et mon processus s'achève en beauté. Demain. Demain je serai quelqu'un. Je serai celui que j'ai toujours voulu être. Demain et les jours qui suivront on me respectera. Tous. Sans exception. Je serai l'icône punk. Demain et les mois qui suivront on m'idôlatrera. On me vouera un culte. On me considèrera comme Dieu. Demain et les années qui suivront je serai mort. Je deviendrai Dieu. Je me substituerai à Dieu. Je prendrai sa place - il aura fait son temps -. La nouvelle génération croira en moi. Tous ces camés et ces dégénérés voudront me ressembler, faire comme moi, être comme moi, être moi. Tous ces fanatiques se prendront pour moi, Dieu, et ce durant des centaines et des centaines d'années et bien plus encore. À quoi bon continuer de vivre si c'est pour qu'on m'oublie par la suite ? Ce serait totalement absurde. Si je ne meurs pas dès ce soir je ne serai qu'un simple guignol qui ne sait pas jouer du punk. Si je ne me donne pas la mort d'ici quelques minutes je ne serai qu'un incapable qui fait son intéressant. Si je reste en vie un ou deux ans de plus je ne serai rien. Rien d'autre qu'un junkie de bas étage voué à une existence ordinaire, voué à me taper des groupies chaque soir, voué à jouer dans d'autres groupes et à être reconnu de mon vivant, voué à vivre et c'est tout. Et ce jusqu'à ma mort. Ce soir est le soir idéal : elle m'a refourgué sa foutue came. Grâce à elle je vais devenir plus que ce que je ne souhaitais devenir. Grâce à son étonnante générosité mon overdose la culpabilisera. Les médias s'empareront de la nouvelle, ils apprendront irrémédiablement, d'une façon ou d'une autre, que ma mère m'a donné ce soir une forte dose d'héroïne et qu'elle est donc indirectement à l'origine de ma mort. Je ne déteste pas ma mère. Bien au contraire : je la remercie infiniment. Elle est ma touche finale. Mon apothéose. Grâce à elle cette maudite génération pseudo anarchiste de fanatiques se reconnaîtra en moi : adolescence difficile, conflit avec les parents, indépendance à l'héroïne. J'ai tout calculé. Au moindre détail près. Mon stratagème prend fin dans moins d'une minute. Plus qu'un rail et je ne serai plus de ce monde. Plus qu'un rail et je serai libre. Plus qu'un rail. Le dernier. Et je demeurerai pour l'éternité.
[ Kommentar hinzufügen ] [ Kein Kommentar ]

# Online seit Sonntag, 11. September, 2005 um 13:47

Geändert am Montag, 31. Juli, 2006 um 17:19

Bienvenue dans la vraie vie : Né Mort

Bienvenue dans la vraie vie : Né Mort
« Tu es né mort tu es né mort tu es né mort. » Ces quatre mots me revenaient sans cesse à l'esprit. Inlassablement. De jour comme de nuit. Depuis qu'on me les a dit jusqu'à aujourd'hui encore. Je me souviens avoir demandé à ma mère « pourquoi suis-je né si je vais mourir ? », ce à quoi elle m'a répondu une phrase du genre « tu ne vas pas mourir, voyons. » Elle m'a menti. Ma mère a osé me mentir. Alors que je n'avais que six ans. Alors que j'étais à un âge où les parents c'est sacré. Le jour suivant - ou peut-être deux ou trois jours après, je n'ai pas le souvenir exact - j'ai insisté : « quand vais-je mourir ? », « dans très longtemps, mon chéri. En attendant, va faire ton lit. » J'avais une période de très longtemps pour faire mon lit avant de mourir. Ça me paraissait bien long. Le jour suivant j'ai de nouveau insisté - j'avais six ans - : « c'est dans combien de temps très longtemps ? », « beaucoup beaucoup d'années mon chéri, ne t'inquiète pas. » Le jour suivant et tous ceux d'après - jusqu'à la fin des grandes vacances - je n'ai pas insisté : je suis resté cloîtré dans ma chambre, couché sur mon lit, du matin au soir, attendant la mort. Je me demandais de quelle façon elle arrivera. Si j'aurai mal. Et surtout ce qu'il se passera après. Je savais que je ne serai plus vivant. Mais alors je serai où ? Je ne croyais ni au Paradis ni à l'Enfer. Je trouvais ça trop facile : le bien d'un côté, le mal de l'autre. « Sur Terre il existe l'Etat, le gouvernement, la police, et caetera et caetera et c'est déjà un beau bordel alors je n'imagine pas seulement deux personnes - Dieu et Satan - réussissant à faire régner l'ordre a fortiori parvenant à séparer le bien du mal. Qui peut gober ces balivernes ? » Pas mal de monde a priori. « Mon chéri, tu es malade ? », « non, j'attends. », « qu'attends-tu ? », « la mort. », « mais mon chéri, tu as le temps je t'ai dit. Tu as des années et des années devant toi. », « on ne sait jamais, des personnes meurent jeunes. », « tu ne vas pas mourir jeune, mon chéri. Allez, lève-toi et fais ton lit. », « je ne vais peut-être pas mourir jeune mais je vais quand même mourir un jour. », « oui, un jour, désolé mon chéri. Viens dans mes bras. » Aujourd'hui j'ai vingt ans et je ne suis toujours pas mort. Peut-être suis-je passé à côté d'elle sans le savoir. Peut-être l'ai-je frôlée une fois, deux fois, une dizaine de fois - qui sait ? -. Peut-être un meurtrier s'est dit « tiens, celui-là ferait une bonne victime » mais finalement s'est rabattu sur le vieil aveugle avec sa canne qui attendait derrière moi au feu vert ou alors finalement s'est fait écraser par un camion quelques secondes avant qu'il ne m'assassine ou alors finalement s'est fait abattre par un tireur isolé car il était recherché dans toute la France ou alors finalement s'est fait remonter les bretelles par sa mère qui l'avait prévenu de ne pas sortir sans son manteau ou alors finalement s'est fait accoster par une jeune fille blonde aux yeux bleus et à la peau de pêche qui lui demanda s'il n'avait pas du feu et plus si affinités. Elle lui demanda à lui. Elle, jeune fille blonde aux yeux bleus et à la peau de pêche et au corps parfait, lui demanda à lui et plus si affinités. Lui qui ne s'était jamais fait draguer de sa vie alors qu'il a maintenant tout de même 48 ans - j'ai eu une veine pas possible ce jour-là maintenant que j'y pense -. Peut-être aurais-je dû mourir - ce jour-là ou un autre -. Je ne sais pas et ne saurai jamais. Je ne devrai mourir que lorsque je serai mort. « Je ne mourrai que lorsque je serai vieux ? », « oui, mon chéri. Très très vieux. » Mon oncle avait donc raison, pensai-je alors. Je ne l'avais pas pris au sérieux. Je croyais qu'il plaisantait. Il plaisantait toujours. « Si ton cousin est triste c'est parce que son grand-père vient de décéder. », « pourquoi ? », « parce qu'il était vieux. », « il a eu un accident ? », « non, il est mort de vieillesse. », « ça veut dire quoi ? », « qu'il est mort parce qu'il était trop vieux. 67 ans. », « ce n'est pas vieux. Papy a 72 ans et il n'est pas mort d'être trop vieux. », « pour papy Gilbert, 67 ans c'était déjà trop vieux pour lui. », « je ne comprends pas. », « ça dépend des personnes. Certaines vieillissent plus vite que d'autres. », « ce n'est pas juste. », « je sais. En attendant, va faire ton lit. » Il me l'a annoncé comme ça. À brûle-pourpoint. Sans prendre en considération le cerveau lacunaire d'un enfant de six ans, mon âge. Mon cerveau. Ce jour-là, ses propos - qui auraient pu tout aussi bien être prononcés par ma mère, mon père, ou encore le laitier - m'ont fait prendre conscience qu'il n'y a pas de vie sans qu'irrémédiablement la mort attende au bout. La vérité que mon oncle m'a jetté à la gueule ce jour-là m'a littéralement extirpé de l'innocence de l'enfance. Cette torpeur inconsciente qui restait accrochée en moi, ce brouillard qui m'enveloppait jusqu'à m'étouffer mentalement s'est dissipé dès lors que la découverte d'une mort naturelle à chaque fin de vie m'apparut clairement. J'avais six ans. Dure nouvelle que de comprendre à l'âge de six ans que « oui oui toi aussi tu vas mourir un jour, tu ne seras pas toujours là sur Terre à profiter de la vie : tu profiteras de la mort aussi, comme tout le monde, on y a tous droit : j'y aurai droit, ta mère y aura droit, ton père y aura droit, et tu y auras droit : tu ne seras plus rien : un corps inerte, vide, sans vie, sans âme, en train de pourrir six pieds sous terre, rongé par les vers : tu es né mort. » Cependant, je n'ai pas véritablement réalisé sur l'instant la gravité de cette nouvelle. Ce n'est que quelques semaines plus tard que j'ai compris que je devrai mourir un jour ou l'autre, lorsque ma mère m'apprit que le Père-Noël n'existe pas - ce devait être aux alentours du vingt-cinq vingt-six octobre -. J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps : j'avais envisagé quelques jours plus tôt d'ajouter dans ma lettre au Père-Noël, en plus de la nouvelle console de jeux et d'une paire de patins à roulettes, plusieurs centaines d'années de vie supplémentaires. J'avais six ans.

# Online seit Donnerstag, 08. September, 2005 um 16:06

Geändert am Montag, 31. Juli, 2006 um 17:19

Inculte + Inventaire/Invention

Inculte + Inventaire/Invention
pendant que j'y suis, je fais la pub de deux autres sites :

- tout d'abord la revue littéraire et philosophique bimestrielle "Inculte" dont l'un des créateurs est Oliver Rohe, auteur de "défaut d'origine" et "terrain vague" aux éditions Allia, deux romans à l'écriture fluide, mélodique, proche de Thomas Bernhard, donc sublime. et pour ne rien gâcher les thèmes abordés sont extrêmement intéressants et intelligemment amenés (principalement dans "défaut d'origine" son premier roman, le chef d'oeuvre de ces dernières années, rien que ça !), et il en est de même pour ceux abordés dans la revue : l'ordinaire, le faux, la littérature déplacée..
l'un des auteurs réguliers est François Bégaudeau, journaliste aux Cahiers du cinéma et auteur de "jouer juste", excellent premier roman, et "dans la diagonale", excellent deuxième roman !
bref, c'est une revue très intéressante et dont les propos et fictions qui se rapportent au dossier choisi offrent le plus souvent une vision différente au vu de la multiplicité des auteurs présents.
mention spéciale à Emmanuel Adely pour sa fiction "nous", crescendo remarquable et innatendu sur seulement trois pages (dans le numéro 2, il me semble) !
éditions IMHO: http://www.imho.fr/


- le site d'inventaire/invention ( http://www.inventaire-invention.com/Somr1.htm ) est une revue littéraire sur internet, on y trouve différents textes assez courts, des essais, des nouvelles, etc..
voici quelques auteurs parmi les plus intéressants et importants : françois Bon, Luc Lang, Laurent Mauvignier, Jacques Séréna, ou encore Tanguy Viel et sa "maladie" bien prenante !
je vous conseille fortement ce site, on peut y lire les textes mais aussi les acheter pour une somme modique

bonne lecture !
[ Kommentar hinzufügen ] [ Kein Kommentar ]

# Online seit Samstag, 23. Juli, 2005 um 12:11