Où suis-je ? Pourquoi fait-il si chaud ? Pourquoi ne vois-je que du bleu ? Pas d'autres couleurs. Que du bleu. Partout. Et cette chaleur, c'est insupportable. J'enlève mes vêtements un par un. Une fois entièrement nu, je suis toujours aussi brûlant. Je me gratte pour empêcher cette chaleur de monter en moi. De m'irradier de l'intérieur. Je me gratte de plus en plus fort jusqu'à en saigner. Un liquide bleu foncé dégouline le long de mon torse. Je m'arrache d'interminables lambeaux de peau. Je les enlève comme si c'étaient des vêtements. Une fois au sol, ils s'effritent et disparaissent six pieds sous terre. Mon corps se confond à présent avec le décor. Mes bras. Mes jambes. Mon visage. Seuls mes yeux et mon sexe demeurent intactes. Je peux voir mon sexe grandir, grandir et grandir encore jusqu'à pénétrer violemment le décor et venir en lui au bout de quelques secondes. La sonnette retentit. L'éjaculation est terminée. Je ne suis dorénavant plus le même. La sonnette retentit à nouveau. J'ouvre les yeux. Je voulais rester le même. Je ne voulais pas changer. Je ne voulais pas. La sonnette, une nouvelle fois. La sonnette d'entrée ? Il est quelle heure ? 8 h 42 ? Qui peut bien sonner chez les gens à cette heure-là un samedi matin ? Je me lève ou pas ? Je devrais me lever, c'est peut-être important. Où est-ce que j'ai bien pu foutre mon pantalon ? Je l'avais hier soir quand je suis monté ? Peut-être pas. Bon, je ne vais pas descendre en caleçon, je mets au moins une chemise. La classe jusqu'au bout. Et merde, je dois aussi mettre un autre caleçon.
- Bonjour.
- Bonjour.
- Je ne vous dérange pas ?
- Non.
- C'est au sujet de votre annonce. Je recherche un logement dans les parages. En fait, je travaille pas loin d'ici, à environ deux pâtés de maisons, tout près de la Mairie. Vous voyez ? C'est la petite boulangerie sur la gauche. D'ailleurs, je vous ai aperçu plusieurs fois. Vous me reconnaissez ? Je n'ai pas de tablier là, donc c'est moins facile. Bref. En ce moment, j'habite à dix minutes de la boulangerie. En voiture. Vous imaginez ? C'est pourquoi je recherche de ce côté. Ni trop près de l'usine, ni trop loin de ma boulangerie. Ce n'est pas si simple, vous savez. Enfin bon, je vous ennuie sûrement. Je voulais juste savoir si vous recherchez encore un colocataire. Parce que ça m'intéresse drôlement.
- Ah ?
La tête dans le cul moi, ce matin.
- Euh, entrez.
Quelle belle entrée en matière insipide.
- C'est sympa chez vous. Peut-être bientôt chez moi.
Rigole, rigole. Montre que tu es du matin.
- J'ai l'impression que je vous dérange. C'est vrai qu'il est un peu tôt. Je peux repasser plus tard si vous préférez ...
- Non non, restez. C'est juste que je ne suis pas du matin.
Bon, raté. Embraye.
- Je vais me faire un café pour me réveiller. Vous en voulez un ?
- Oui, je veux bien. Merci.
- Vous pouvez visiter, en attendant.
- D'accord.
Très bien, tu as deux minutes, alors réfléchis. Qu'est-ce qu'elle vient de te dire ? Dans l'ensemble : recherche un logement. Travaille pas loin d'ici. Tasses. Tout près de la Mairie. Cuillères. La petite boulangerie sur la droite. Aperçu. Café. Pas de tablier. En voiture. Merde, pas de café. Recherche de ce côté. Où il est ce maudit café ?
- Ça fait longtemps que vous habitez ici ?
Je croyais l'avoir mis dans le placard. Pas si simple, vous savez. Ah si, le voilà. Hop, micro-ondes.
- Vous m'entendez ?
Fais comme si tu n'avais rien entendu. Elle ne me voit pas. Vite, je ressemble à quoi ? Ça va, une tête convenable ce matin. J'ai de la chance. Pense à ce que tu vas lui répondre. Ne pas en oublier les cafés pour autant. Une phrase courte. Hop, micro-ondes. Genre : depuis environ deux ans. Ça semble chaud. C'était en juin. Plutôt tiède, en fait. Réflexion puis oui, deux ans, c'est ça. Comment elle le veut ?
- Pas trop chaud le café pour moi, s'il vous plaît.
Parfait. Combien de sucres ?
- Et deux sucres. Attendez, j'arrive.
Un pas faible. Un autre pas faible. Un troisième moins faible. Puis un quatrième encore moins. Un cinquième. Elle se rapproche. C'est le bon moment.
- Vous m'avez parlé ? Je n'ai pas entendu à cause du micro-ondes.
- Oui, je vous demandais si vous habitez ici depuis longtemps.
- Environ deux ans. C'était en juin.
Réflexion.
- Oui, deux ans, c'est ça.
Quel acteur.
- Un sucre ça ira, finalement.
Un problème avec les sucres ? Qu'est-ce qu'ils ont mes sucres ? Ils me semblaient pourtant normaux quand je les ai achetés.
- Désolé, vous m'avez dit deux sucres, je les ai déjà mis.
- J'ai dit deux sucres par habitude car le matin je prends toujours deux sucres dans ma tasse, mais les vôtres sont beaucoup plus petites. Je ne savais pas que ça existait des tasses aussi petites.
Rigole, rigole. Embraye. Trouve un truc marrant à dire. Allez, dépêche-toi. Un boulot à la chaîne.
- Je vous sers cinq autres tasses alors ?
Mort de rire. Un conseil : laisse tomber l'humour.
- Ce sera un peu sucré, ce n'est pas grave.
- Prenez le mien, je n'en ai mis qu'un.
- Merci, c'est gentil.
- Alors comme ça, vous travaillez chez Harrivel ? J'adore le pain bûcheron que vous y faîtes, il est délicieux.
- Non, moi je travaille chez Martha, à gauche de la Mairie. Je vous ai dit à gauche, n'est-ce pas ?
À gauche gros malin, à gauche. Pas moyen de rattraper ça.
- Pas moyen de rattraper ça, n'est-ce pas ?
- Non, pas moyen. Mais vous savez, je ne fais pas le pain, je suis juste vendeuse. Et je suis de votre avis : le pain bûcheron d'à côté est délicieux.
Une complicité. À peine dix minutes qu'elle est arrivée et déjà un sourire complice. Et quel sourire.
- Vous voulez voir votre chambre ?
Tiens, elle est sortie toute seule celle-là.
- Ma chambre ? Vous voulez dire que vous m'acceptez ?
- Pourquoi pas ? Vous êtes la première et vous me paraissez être tout à fait normale et saine d'esprit.
Et incroyablement belle.
- Et le prix ?
- Celui que vous pouvez mettre. Ce n'est pas tant l'argent que je recherche.
- Que recherchez-vous ?
- Une présence.
- Vous n'avez jamais envisagé de prendre un chat ?
- Figurez-vous que j'y ai songé mais finalement, quand on y réfléchit, niveau conversation le chat c'est pas ça. Et je ne vous parle pas de la cuisine.
- Parce que je devrai faire la cuisine ?
- Non, je plaisante. Vous n'aurez bien évidemment rien à faire.
Si ce n'est vous habituer à mon sens de l'humour.
- Si ce n'est vous habituer à mon sens de l'humour.
- Ça ne me paraît pas bien compliqué.
Deuxième sourire complice en moins de deux minutes. Et sans effort particulier. Aucune goutte de sueur. Aucun bafouillage. Calme. Décontraction. Sang-froid. Applaudissements.
- Vous me la montrez alors ?
- Pardon ? Que ... quoi ?
- Ma chambre.
- Euh, oui ... tout de suite.
Mains moites. Bégaiements. Déglutition de salive imaginaire. Respiration difficile. Coeur au bord de l'arrêt. Note à moi-même : ne pas prendre confiance trop rapidement.
- Suivez-moi.
Trouver quelque chose à dire en montant les escaliers. Il n'y a pas encore eu de blanc depuis qu'elle est ici. Il n'y a pas de raison pour qu'il y en ait un maintenant. Trouver vite un truc à dire. Lui présenter les pièces ? Lui dire : ceci est la salle de bain, ou encore : là, vous pouvez admirer un sublime escalier en cèdre de l'époque de la Renaissance, le même que celui que Louis XVI s'était fait construire lors de l'invasion des polonais en 1729 sur ses terres ? Non. Elle se rendra vite compte de la supercherie. Je ne la connais pas, peut-être a-t-elle fait une thèse sur Louis XVI en prépa ou une thèse sur l'histoire de l'escalier de 1515 à nos jours. Peut-être même est-elle polonaise. Si c'est le cas, elle parle un français parfait. Pas la moindre pointe d'accent. Mais qu'est-ce que je raconte moi ? C'est elle que je dois baratiner. Bon, c'est inutile à présent, on est arrivé.
- Voilà. Votre chambre.
- C'est grand.
C'est grand.
- C'est joli.
C'est joli.
- C'est blanc.
C'est blanc ?
- Juste une question.
C'est blanc.
- Je peux repeindre si vous n'aimez pas le blanc. J'en ai pour une heure, peut-être deux mais pas plus. Quelle couleur préféreriez-vous ?
Elle a peut-être raison. Je verrais bien du jaune pétant pour les murs. Du même style que le salon. Avec des fleurs peintes en rouge et en vert un peu partout. Ça ferait pas mal du tout.
- Non, ce n'est pas un problème. J'aime bien le blanc. C'est juste que je ne vois pas de lit.
- C'est un bureau. Pour l'instant. Vous amènerez ce qu'il faut pour en faire une chambre.
- Tous ces livres vont rester là ?
- Non, je vais les enlever, bien sûr.
Je vais les mettre où ?
- Et si le bureau vous dérange, je peux l'enlever aussi.
- Je veux bien, merci.
Moi et ma gentillesse.
- Vous aurez la place ailleurs ?
- Oui, ne vous en faîtes pas. De toute façon, je comptais le mettre dans ma chambre. C'est l'occasion ou jamais.
Blablabla.
- Alors, ça vous convient ?
- Très bien. Je devrai m'y plaire. Une fois aménagée, je vais me sentir bien. Mieux que chez moi, en tout cas.
- Pourquoi ?
- Parce que c'est grand. Et c'est lumineux. Cette pièce semble agréable à vivre.
Construis tes phrases, bon sang. Un bafouillage, ce n'est pas la fin du monde. Le principal est de se faire comprendre. De communiquer. Alors communique et arrête de penser.
- Non, je veux dire pourquoi vous ne vous sentez pas bien chez vous ?
- J'y suis trop à l'étroit. Et j'en ai marre d'habiter encore chez ma mère.
Chez sa mère ? Quel âge a-t-elle ? Je lui en donnerais vingt. Vingt-deux grand maximum.
- À vingt-quatre ans, il est temps de se débrouiller seule, d'être un peu autonome.
Pas loin tout de même.
- Vous ne pensez pas ?
Si, beaucoup trop.
- Effectivement.
Il ne me manque que la parole.
- Vous êtes parti à quel âge de chez vos parents ?
- Seize ans.
- Si jeune ?
C'est le moment. Récite ton histoire. Tu l'as déjà racontée des dizaines de fois. Tu la connais par coeur. Ce n'est pas compliqué. Je suis parti parce que.
- Je suis parti parce que je ne pouvais plus supporter mon père. Il restait planté là, dans notre salon. Sur le canapé. Devant la télé. Éteinte. Et il ne bougeait pas. Il demeurait immobile. Les yeux dans le vide. Je ne sais pas ce qu'il regardait. Rien, probablement. Je ne sais pas à quoi il pensait. Je ne sais pas s'il arrivait encore à penser. Il ne vivait plus. Il n'existait plus. Et ce, depuis la mort de ma mère et de ma soeur.
Question.
- Mon Dieu, que leur est-il arrivé ?
Réponse.
- Un soir qu'elles revenaient du cinéma, elles se sont faites violées puis assassinées. Sans raison. Un homme qui passait par là. La police ne l'a pas retrouvé. Depuis ce jour, plus rien n'est comme avant.
Fais ta tête d'enterrement, ça marche toujours.
- Vous ne semblez pourtant pas être en colère.
- Ça fait partie du passé, maintenant. J'ai réussi à oublier. Ça m'a pris du temps mais j'y suis parvenu.
- Vous avez réussi à oublier ? Votre famille meurt et vous, la seule chose qui vous vient à l'esprit, c'est l'oublier ? Faire comme si elle n'avait jamais été là pour vous quand vous en éprouviez le besoin ? Dans les moments de bonheur. Dans les moments de doutes.
- Je ...
- Vous n'avez pas voulu vous venger ? Retrouver cet homme qui a pris les personnes qui comptaient le plus pour vous et le tuer ?
Je ne fais pas sensation avec mon histoire. La famille doit être sacrée pour elle si elle réagit de la sorte. Je dois trouver quelque chose d'intelligent à dire. Une phrase toute faite. Comme dans les films. Genre : ce n'est pas ça qui les fera revenir. Oui, c'est bien, ça.
- Vous savez, ce n'est pas ça qui les aurait fait revenir. La vengeance ne résout rien. J'aurais regretté cet acte, par la suite.
- Mais vous vous seriez senti beaucoup mieux. Soulagé. Même si ce n'est que l'espace de quelques secondes. C'est toujours bon à prendre.
- C'est ce que vous auriez fait à ma place ? Tuer cet homme ?
- Oui.
Qu'est-ce que je peux répondre à ça ?
- Désolée si je vous parais trop franche. Ça fait partie de ma personnalité. Je ne pardonne pas.
- Non, ne vous excusez pas. Au contraire, j'apprécie votre franchise. Vous semblez être à l'aise. C'est que vous vous sentez déjà chez vous.
Tu aurais dû sortir une phrase encore plus pathétique.
- Un autre café ?
- Non merci.
- Vous n'avez pas aimé ? On me dit que je le fais trop corsé.
- Non, il est très bien.
- Vous pouvez me dire la vérité. Vous allez habiter là, autant que le café vous plaise, à défaut de moi.
- Bon, c'est vrai, il est un peu fort. Deux sucres n'auraient pas été de trop, finalement.
Et ? Et ? Et ?
- Changez juste le café, ne changez rien de vous.
Gagné. Troisième sourire complice. Dois-je ajouter quelque chose ? Ne changez rien de vous non plus ? Non. Ne dis rien. Un simple merci à la rigueur. Et encore. Mais si elle prend mal le fait que je ne dise rien ? Peut-être s'attend-elle à une réponse de ma part. Non. Elle n'attend rien. Enfin, j'espère. Ou alors, une petite plaisanterie du genre : pourquoi ? Vous me trouvez assez fort comme ça ? Non, je ne vais pas sembler naturel. Je ne peux pas dire cette phrase d'un air détâché. Vous me trouvez assez fort comme ça ? Ce n'est pas moi, ça. J'essaie ? Qu'est-ce que j'y perds, après tout ? Ma crédibilité ?
- Pourquoi ? Vous me trouvez assez fort comme ça ?
Putain, putain, putain.
- Vous êtes tout à fait à mon goût.
Ouf ... ok, bien joué. Tu peux respirer maintenant.
- Quand puis-je emménager ?
- Quand vous le souhaitez.
- Dans l'après-midi, c'est possible ? Vers 15 h ?
- Aujourd'hui ?
- Pourquoi pas ?
- C'est juste que ...
Tu me prends au dépourvu.
- Je n'avais pas prévu un emménagement aujourd'hui mais ça peut se faire, pas de problème. Vous voulez que je fasse des retouches ? Peinture, tapisserie, ou autre chose ?
- Non, c'est très bien comme c'est.
Elle est vraiment pressée de quitter sa mère. C'est compréhensible, au bout de vingt-quatre ans, on souhaite un peu d'indépendance.
- Ça vous laisse le temps d'enlever le bureau et vos livres ?
- Oui.
Lance-toi, ce n'est que ta future colocataire.
- Et aussi de nous préparer un bon dîner pour tous les efforts qu'on aura fait dans la journée.
Voilà. Ça, c'est fait. Tout en douceur. Le plus naturellement du monde. Elle va forcément accepter, elle habite ici à présent. Pourquoi refuserait-elle ? Un dernier repas chez sa mère pour lui dire au revoir ? Je n'avais pas pensé à ça. Quel con. Je ne réfléchis pas assez. Bien sûr qu'elle va refuser, elle doit faire le au revoir inévitable, désolée maman mais j'ai vingt-quatre ans, j'ai droit moi aussi à ma liberté, je dois me débrouiller toute seule, sans ton aide, sans l'aide de quiconque. D'autant que l'homme chez qui je vais vivre est incroyable. Il fait preuve d'une extrême gentillesse à mon égard. Il parle peu, certes, mais le moindre mot qui sort de sa bouche est du caviar. Et il est si spontané. Il me fait rire, il est intelligent et de surcroît très attirant. Un véritable amour. Cet homme avec qui je vais vivre, maman, on n'en rencontre pas tous les jours, je peux te l'assurer. - c'est avec grand plaisir que j'accepte. - C'est un être rare. Unique. Je cherchais l'homme parfait depuis si longtemps, tu sais ...
- Vous semblez être ailleurs.
- Pardon ?
- Je disais que vous sembliez être ailleurs.
- Ah, désolé. Je réfléchissais. Ce n'est pas grave pour ce soir, je comprends que vous ne puissiez pas.
- Vous ne semblez pas être ailleurs : vous êtes ailleurs. Je viens de vous répondre que c'est avec grand plaisir que j'accepte. Enfin, tout dépend du menu. Que comptez-vous faire ?
Ne plus laisser vagabonder mon esprit ailleurs quand tu es à mes côtés.
- Appeller La Tour De Pise et commander deux pizzas.
- Tout bien réfléchi, je dîne chez ma mère ce soir.
Encore un bon point. Continue d'être drôle comme tu l'es, elle aime ça. Profites-en, ça n'arrive pas tous les jours.
- Je ne sais pas. Mexicain, ça vous branche ?
- Oui, ça me branche.
- Quoi, vous n'allez pas me reprocher d'essayer de me mettre à l'aise ?
- Ce n'est pas une raison pour utiliser de tels mots. Parlez avec vos mots. Pourquoi n'êtes-vous pas à l'aise avec moi ?
- J'ai l'impression d'être chez le psy tout à coup. Je vous devrai combien à la fin de la séance ?
- Le premier mois de loyer gratuit.
- Vous semblez tellement à l'aise comparée à moi.
- Je ne le suis pourtant pas plus que vous.
- Rencontrer quelqu'un est toujours ...
Réfléchis. Construis ta phrase. Nom, verbe, complément. Tu vas y arriver. Ce n'est pas compliqué. D'autres l'ont fait avant toi et s'en sont très bien sortis.
- Vous savez, dans ce genre de situation ...
Tu peux le faire.
- Quand deux personnes se rencontrent ... pour la première fois ...
Non, je ne parviens décidément pas à dire ce que je ressens. La pluie et le beau temps, la nouvelle épouse de Tom Cruise, le nouvel album de Bowie, le dernier match de l'AJ Auxerre, toutes ces banalités ne te posent pas de problème. Mais dès qu'il s'agit de conversation sensée et qui demande un minimum de réflexion et de rhétorique, là il n'y a plus personne. Et ce ne sont pas tes vannes et tes jeux de mots minables qui vont sauver ta peau dans ce type de conversation.
- Il y a des fins à toutes ces phrases ?
- Ce que j'essaie de dire, c'est qu'il réside toujours une certaine tension entre deux personnes, qu'elles se connaissent depuis vingt minutes ou depuis vingt ans, sans qu'elles n'aient nécessairement envie de coucher ensemble. Entre deux personnes subsistent des non-dits, des hésitations, des tensions sexuelles, des regards ambigus, des incompréhensions, des doutes.
- Même entre deux personnes d'une même famille ?
- Oui, je le pense. J'ai toujours été attiré par ma mère. Ça vient probablement du fait qu'elle m'a allaité trop longtemps. Et j'étais amoureux de ma soeur. Jusqu'à l'âge de huit ans, on jouait au docteur dans notre chambre : on se regardait, on s'effleurait, on se touchait. Et je soupçonne même mon père d'avoir couché avec ma mère.
Pas d'improvisation, que du par coeur : une réflexion, une blague.
- Donc, d'après vous, il y aurait entre nous une tension sexuelle ?
Détends-toi. Prends une gorgée de café. Ta vie sexuelle ne se joue pas sur la prochaine phrase que tu vas prononcer.
- Oui.
Bravo, bien joué, c'est dans la poche gros malin. Argumente un peu, bon sang. La moindre erreur et c'est fichu. Ressaisis-toi. Arbore ton plus beau sourire. Et lance-toi.
- Vous ne me contredirez pas sur le fait qu'aborder une personne du même sexe est plus simple qu'aborder une personne du sexe opposé.
- Je le reconnais.
- Vous seriez un homme, on serait déjà écroulés sur le parquet, totalement ivres, en train de se dire qu'on est les meilleurs amis du monde.
- À neuf heures du matin ?
- Bon, j'exagère un peu.
- Désolée d'être une femme.
- Ne soyez pas désolée. C'est juste que je n'ai eu que très peu d'amies qui soient des femmes. Cela prendra du temps avant que je ne sois totalement à l'aise avec vous.
- Ça ne fait rien, on ne sera écroulés sur le parquet que ce soir.
- Non, laissez-moi plus de temps.
- Demain soir ?
- Très bien.
Je ne compte plus les sourires complices.
- Vous seriez un homme, je vous aurais tutoyée dès le début. Qu'est-ce que vous en dîtes ?
- Tu as raison. Et ne pas me demander mon prénom avant de m'accepter comme colocataire est-il en rapport avec le fait que je ne sois pas un homme ?
- Non, j'ai simplement totalement oublié, désolé.
- Il est encore temps de te rattraper, tu sais.
- C'est vrai. On reprend tout depuis le début.
Aïe, vers quoi je me dirige là ?
- Bonjour ...
- Bonjour.
Ouf, elle joue le jeu, elle me sauve du ridicule.
- Vous venez pour quoi ?
- C'est au sujet de votre annonce. Je recherche un logement dans les parages. Blablabla. En ce moment, j'habite à dix minutes de la boulangerie. Blablabla. Je voulais juste savoir si vous recherchez encore un colocataire. Parce que ça m'intéresse drôlement.
- Ah ?
La tête dans le cul moi, ce matin.
- Euh, entrez.
- Merci.
- Vous vous appellez comment ?
- Jade. Et vous ?
- Jérôme.
- On se tutoie, Jérôme ?
- D'accord.
- J'ai déjà l'impression de mieux te connaître.
Qu'est-ce que je dis ? Qu'est-ce que je suis supposé dire à cet instant précis ? N'importe quoi, du moment qu'il n'y ait pas de blanc. Un blanc et c'est la fin. Le point de non-retour. Ça doit bientôt faire dix secondes, je dois me lancer maintenant. Rien qu'une simple phrase. Une banalité. Qui n'a rien d'ambiguë. Quelque chose comme tu veux quelque chose à manger ? Oui, c'est bien, ça.
- Tu veux dormir là, ce soir ?
Aucun commentaire.
- Je devrai bien puisque j'aurai amené mon lit.
Ce n'est pas seulement ambigu : c'est aussi stupide.
- Ce n'est pas faux. Tu voudras que je t'aide à emménager ?
- Non, tu auras déjà bien assez à faire à cause de moi.
Elle dit ça pour être gentille, insiste.
- Je n'en ai pas pour longtemps, tu sais. Je démonte le bureau, je range les bouquins : en une heure ou deux, c'est fait.
- Si on s'entraidait ?
- Comment ça ?
- Je t'aide à déplacer ton bureau, on n'aura pas besoin de le démonter si on s'y met à deux donc on gagne environ une heure cinquante. Ensuite, tu m'aides à emménager et on finit en milieu d'après-midi.
Je vais passer toute la journée avec elle, je vais passer toute la journée avec elle, je vais passer toute la journée avec elle.
- Non, ne t'embête pas avec moi, ce n'est qu'un bête bureau, tu sais. Occupe-toi de ton petit bazar, prends ton temps.
- Ça apprendrait à mieux nous connaître, non ?
Prends quelques secondes avant de répondre à ...
- D'accord.
Ok, juste une question : pourquoi ta parole n'est jamais en accord avec ta pensée ?
- Et peut-être plus si affinités.
J'ai bien entendu ce qu'elle vient de dire ? Chut, calme-toi, réfléchis à chaque élément sans trop te presser, moins vite, moins vite, calme-toi bon sang. Calme-toi. Ne te laisse pas envahir. Ne te laisse pas distraire. Observe la situation. Elle rigole. Donc, c'était une blague. Par conséquent, rigole. Dis quelque chose. N'importe quoi.
- ...
Dis quelque chose, n'importe quoi, allez, sors une phrase, des mots, ce que tu veux, ce qui te vient à l'esprit, vite, vite, vite.
- J'espère, je ne t'ai pas choisie pour rien.
Bon, tu aurais finalement mieux fait de ne rien dire. Maintenant, arrête de sourire bêtement et fais diversion.
- Quoi qu'il en soit, ...
Bien trouvé le quoi qu'il en soit, tu n'es pas si désespérant.
- coloc', ...
Quoi que.
- Il vaudrait mieux s'y mettre dès maintenant si on veut finir tôt, tu ne penses pas ?
- Tu as raison. Mais avant, je peux passer chez moi pour me changer ?
- Bien sûr, pas de problème.
- J'en ai pour dix minutes. Profites-en pour prendre une douche.
Rassure-toi, il n'y a probablement aucun sous-entendu dans sa phrase. Ce n'est que de la gentillesse. Tu t'es regardé dans le miroir de la cuisine : tu as une bonne tête ; le café a masqué ton haleine fétide du samedi matin ; tu ne sens pas la transpiration alors que tu es moite, ce qui est surprenant d'ailleurs. Un coup du destin ? Il ne m'a peut-être pas abandonné comme je le croyais.
- À tout à l'heure, Jérôme.
- À tout à l'heure, ...
Jade.
***
- Bonjour.
- Bonjour.
- Je ne vous dérange pas ?
- Non.
- C'est au sujet de votre annonce. Je recherche un logement dans les parages. En fait, je travaille pas loin d'ici, à environ deux pâtés de maisons, tout près de la Mairie. Vous voyez ? C'est la petite boulangerie sur la gauche. D'ailleurs, je vous ai aperçu plusieurs fois. Vous me reconnaissez ? Je n'ai pas de tablier là, donc c'est moins facile. Bref. En ce moment, j'habite à dix minutes de la boulangerie. En voiture. Vous imaginez ? C'est pourquoi je recherche de ce côté. Ni trop près de l'usine, ni trop loin de ma boulangerie. Ce n'est pas si simple, vous savez. Enfin bon, je vous ennuie sûrement. Je voulais juste savoir si vous recherchez encore un colocataire. Parce que ça m'intéresse drôlement.
- Ah ?
La tête dans le cul moi, ce matin.
- Euh, entrez.
Quelle belle entrée en matière insipide.
- C'est sympa chez vous. Peut-être bientôt chez moi.
Rigole, rigole. Montre que tu es du matin.
- J'ai l'impression que je vous dérange. C'est vrai qu'il est un peu tôt. Je peux repasser plus tard si vous préférez ...
- Non non, restez. C'est juste que je ne suis pas du matin.
Bon, raté. Embraye.
- Je vais me faire un café pour me réveiller. Vous en voulez un ?
- Oui, je veux bien. Merci.
- Vous pouvez visiter, en attendant.
- D'accord.
Très bien, tu as deux minutes, alors réfléchis. Qu'est-ce qu'elle vient de te dire ? Dans l'ensemble : recherche un logement. Travaille pas loin d'ici. Tasses. Tout près de la Mairie. Cuillères. La petite boulangerie sur la droite. Aperçu. Café. Pas de tablier. En voiture. Merde, pas de café. Recherche de ce côté. Où il est ce maudit café ?
- Ça fait longtemps que vous habitez ici ?
Je croyais l'avoir mis dans le placard. Pas si simple, vous savez. Ah si, le voilà. Hop, micro-ondes.
- Vous m'entendez ?
Fais comme si tu n'avais rien entendu. Elle ne me voit pas. Vite, je ressemble à quoi ? Ça va, une tête convenable ce matin. J'ai de la chance. Pense à ce que tu vas lui répondre. Ne pas en oublier les cafés pour autant. Une phrase courte. Hop, micro-ondes. Genre : depuis environ deux ans. Ça semble chaud. C'était en juin. Plutôt tiède, en fait. Réflexion puis oui, deux ans, c'est ça. Comment elle le veut ?
- Pas trop chaud le café pour moi, s'il vous plaît.
Parfait. Combien de sucres ?
- Et deux sucres. Attendez, j'arrive.
Un pas faible. Un autre pas faible. Un troisième moins faible. Puis un quatrième encore moins. Un cinquième. Elle se rapproche. C'est le bon moment.
- Vous m'avez parlé ? Je n'ai pas entendu à cause du micro-ondes.
- Oui, je vous demandais si vous habitez ici depuis longtemps.
- Environ deux ans. C'était en juin.
Réflexion.
- Oui, deux ans, c'est ça.
Quel acteur.
- Un sucre ça ira, finalement.
Un problème avec les sucres ? Qu'est-ce qu'ils ont mes sucres ? Ils me semblaient pourtant normaux quand je les ai achetés.
- Désolé, vous m'avez dit deux sucres, je les ai déjà mis.
- J'ai dit deux sucres par habitude car le matin je prends toujours deux sucres dans ma tasse, mais les vôtres sont beaucoup plus petites. Je ne savais pas que ça existait des tasses aussi petites.
Rigole, rigole. Embraye. Trouve un truc marrant à dire. Allez, dépêche-toi. Un boulot à la chaîne.
- Je vous sers cinq autres tasses alors ?
Mort de rire. Un conseil : laisse tomber l'humour.
- Ce sera un peu sucré, ce n'est pas grave.
- Prenez le mien, je n'en ai mis qu'un.
- Merci, c'est gentil.
- Alors comme ça, vous travaillez chez Harrivel ? J'adore le pain bûcheron que vous y faîtes, il est délicieux.
- Non, moi je travaille chez Martha, à gauche de la Mairie. Je vous ai dit à gauche, n'est-ce pas ?
À gauche gros malin, à gauche. Pas moyen de rattraper ça.
- Pas moyen de rattraper ça, n'est-ce pas ?
- Non, pas moyen. Mais vous savez, je ne fais pas le pain, je suis juste vendeuse. Et je suis de votre avis : le pain bûcheron d'à côté est délicieux.
Une complicité. À peine dix minutes qu'elle est arrivée et déjà un sourire complice. Et quel sourire.
- Vous voulez voir votre chambre ?
Tiens, elle est sortie toute seule celle-là.
- Ma chambre ? Vous voulez dire que vous m'acceptez ?
- Pourquoi pas ? Vous êtes la première et vous me paraissez être tout à fait normale et saine d'esprit.
Et incroyablement belle.
- Et le prix ?
- Celui que vous pouvez mettre. Ce n'est pas tant l'argent que je recherche.
- Que recherchez-vous ?
- Une présence.
- Vous n'avez jamais envisagé de prendre un chat ?
- Figurez-vous que j'y ai songé mais finalement, quand on y réfléchit, niveau conversation le chat c'est pas ça. Et je ne vous parle pas de la cuisine.
- Parce que je devrai faire la cuisine ?
- Non, je plaisante. Vous n'aurez bien évidemment rien à faire.
Si ce n'est vous habituer à mon sens de l'humour.
- Si ce n'est vous habituer à mon sens de l'humour.
- Ça ne me paraît pas bien compliqué.
Deuxième sourire complice en moins de deux minutes. Et sans effort particulier. Aucune goutte de sueur. Aucun bafouillage. Calme. Décontraction. Sang-froid. Applaudissements.
- Vous me la montrez alors ?
- Pardon ? Que ... quoi ?
- Ma chambre.
- Euh, oui ... tout de suite.
Mains moites. Bégaiements. Déglutition de salive imaginaire. Respiration difficile. Coeur au bord de l'arrêt. Note à moi-même : ne pas prendre confiance trop rapidement.
- Suivez-moi.
Trouver quelque chose à dire en montant les escaliers. Il n'y a pas encore eu de blanc depuis qu'elle est ici. Il n'y a pas de raison pour qu'il y en ait un maintenant. Trouver vite un truc à dire. Lui présenter les pièces ? Lui dire : ceci est la salle de bain, ou encore : là, vous pouvez admirer un sublime escalier en cèdre de l'époque de la Renaissance, le même que celui que Louis XVI s'était fait construire lors de l'invasion des polonais en 1729 sur ses terres ? Non. Elle se rendra vite compte de la supercherie. Je ne la connais pas, peut-être a-t-elle fait une thèse sur Louis XVI en prépa ou une thèse sur l'histoire de l'escalier de 1515 à nos jours. Peut-être même est-elle polonaise. Si c'est le cas, elle parle un français parfait. Pas la moindre pointe d'accent. Mais qu'est-ce que je raconte moi ? C'est elle que je dois baratiner. Bon, c'est inutile à présent, on est arrivé.
- Voilà. Votre chambre.
- C'est grand.
C'est grand.
- C'est joli.
C'est joli.
- C'est blanc.
C'est blanc ?
- Juste une question.
C'est blanc.
- Je peux repeindre si vous n'aimez pas le blanc. J'en ai pour une heure, peut-être deux mais pas plus. Quelle couleur préféreriez-vous ?
Elle a peut-être raison. Je verrais bien du jaune pétant pour les murs. Du même style que le salon. Avec des fleurs peintes en rouge et en vert un peu partout. Ça ferait pas mal du tout.
- Non, ce n'est pas un problème. J'aime bien le blanc. C'est juste que je ne vois pas de lit.
- C'est un bureau. Pour l'instant. Vous amènerez ce qu'il faut pour en faire une chambre.
- Tous ces livres vont rester là ?
- Non, je vais les enlever, bien sûr.
Je vais les mettre où ?
- Et si le bureau vous dérange, je peux l'enlever aussi.
- Je veux bien, merci.
Moi et ma gentillesse.
- Vous aurez la place ailleurs ?
- Oui, ne vous en faîtes pas. De toute façon, je comptais le mettre dans ma chambre. C'est l'occasion ou jamais.
Blablabla.
- Alors, ça vous convient ?
- Très bien. Je devrai m'y plaire. Une fois aménagée, je vais me sentir bien. Mieux que chez moi, en tout cas.
- Pourquoi ?
- Parce que c'est grand. Et c'est lumineux. Cette pièce semble agréable à vivre.
Construis tes phrases, bon sang. Un bafouillage, ce n'est pas la fin du monde. Le principal est de se faire comprendre. De communiquer. Alors communique et arrête de penser.
- Non, je veux dire pourquoi vous ne vous sentez pas bien chez vous ?
- J'y suis trop à l'étroit. Et j'en ai marre d'habiter encore chez ma mère.
Chez sa mère ? Quel âge a-t-elle ? Je lui en donnerais vingt. Vingt-deux grand maximum.
- À vingt-quatre ans, il est temps de se débrouiller seule, d'être un peu autonome.
Pas loin tout de même.
- Vous ne pensez pas ?
Si, beaucoup trop.
- Effectivement.
Il ne me manque que la parole.
- Vous êtes parti à quel âge de chez vos parents ?
- Seize ans.
- Si jeune ?
C'est le moment. Récite ton histoire. Tu l'as déjà racontée des dizaines de fois. Tu la connais par coeur. Ce n'est pas compliqué. Je suis parti parce que.
- Je suis parti parce que je ne pouvais plus supporter mon père. Il restait planté là, dans notre salon. Sur le canapé. Devant la télé. Éteinte. Et il ne bougeait pas. Il demeurait immobile. Les yeux dans le vide. Je ne sais pas ce qu'il regardait. Rien, probablement. Je ne sais pas à quoi il pensait. Je ne sais pas s'il arrivait encore à penser. Il ne vivait plus. Il n'existait plus. Et ce, depuis la mort de ma mère et de ma soeur.
Question.
- Mon Dieu, que leur est-il arrivé ?
Réponse.
- Un soir qu'elles revenaient du cinéma, elles se sont faites violées puis assassinées. Sans raison. Un homme qui passait par là. La police ne l'a pas retrouvé. Depuis ce jour, plus rien n'est comme avant.
Fais ta tête d'enterrement, ça marche toujours.
- Vous ne semblez pourtant pas être en colère.
- Ça fait partie du passé, maintenant. J'ai réussi à oublier. Ça m'a pris du temps mais j'y suis parvenu.
- Vous avez réussi à oublier ? Votre famille meurt et vous, la seule chose qui vous vient à l'esprit, c'est l'oublier ? Faire comme si elle n'avait jamais été là pour vous quand vous en éprouviez le besoin ? Dans les moments de bonheur. Dans les moments de doutes.
- Je ...
- Vous n'avez pas voulu vous venger ? Retrouver cet homme qui a pris les personnes qui comptaient le plus pour vous et le tuer ?
Je ne fais pas sensation avec mon histoire. La famille doit être sacrée pour elle si elle réagit de la sorte. Je dois trouver quelque chose d'intelligent à dire. Une phrase toute faite. Comme dans les films. Genre : ce n'est pas ça qui les fera revenir. Oui, c'est bien, ça.
- Vous savez, ce n'est pas ça qui les aurait fait revenir. La vengeance ne résout rien. J'aurais regretté cet acte, par la suite.
- Mais vous vous seriez senti beaucoup mieux. Soulagé. Même si ce n'est que l'espace de quelques secondes. C'est toujours bon à prendre.
- C'est ce que vous auriez fait à ma place ? Tuer cet homme ?
- Oui.
Qu'est-ce que je peux répondre à ça ?
- Désolée si je vous parais trop franche. Ça fait partie de ma personnalité. Je ne pardonne pas.
- Non, ne vous excusez pas. Au contraire, j'apprécie votre franchise. Vous semblez être à l'aise. C'est que vous vous sentez déjà chez vous.
Tu aurais dû sortir une phrase encore plus pathétique.
- Un autre café ?
- Non merci.
- Vous n'avez pas aimé ? On me dit que je le fais trop corsé.
- Non, il est très bien.
- Vous pouvez me dire la vérité. Vous allez habiter là, autant que le café vous plaise, à défaut de moi.
- Bon, c'est vrai, il est un peu fort. Deux sucres n'auraient pas été de trop, finalement.
Et ? Et ? Et ?
- Changez juste le café, ne changez rien de vous.
Gagné. Troisième sourire complice. Dois-je ajouter quelque chose ? Ne changez rien de vous non plus ? Non. Ne dis rien. Un simple merci à la rigueur. Et encore. Mais si elle prend mal le fait que je ne dise rien ? Peut-être s'attend-elle à une réponse de ma part. Non. Elle n'attend rien. Enfin, j'espère. Ou alors, une petite plaisanterie du genre : pourquoi ? Vous me trouvez assez fort comme ça ? Non, je ne vais pas sembler naturel. Je ne peux pas dire cette phrase d'un air détâché. Vous me trouvez assez fort comme ça ? Ce n'est pas moi, ça. J'essaie ? Qu'est-ce que j'y perds, après tout ? Ma crédibilité ?
- Pourquoi ? Vous me trouvez assez fort comme ça ?
Putain, putain, putain.
- Vous êtes tout à fait à mon goût.
Ouf ... ok, bien joué. Tu peux respirer maintenant.
- Quand puis-je emménager ?
- Quand vous le souhaitez.
- Dans l'après-midi, c'est possible ? Vers 15 h ?
- Aujourd'hui ?
- Pourquoi pas ?
- C'est juste que ...
Tu me prends au dépourvu.
- Je n'avais pas prévu un emménagement aujourd'hui mais ça peut se faire, pas de problème. Vous voulez que je fasse des retouches ? Peinture, tapisserie, ou autre chose ?
- Non, c'est très bien comme c'est.
Elle est vraiment pressée de quitter sa mère. C'est compréhensible, au bout de vingt-quatre ans, on souhaite un peu d'indépendance.
- Ça vous laisse le temps d'enlever le bureau et vos livres ?
- Oui.
Lance-toi, ce n'est que ta future colocataire.
- Et aussi de nous préparer un bon dîner pour tous les efforts qu'on aura fait dans la journée.
Voilà. Ça, c'est fait. Tout en douceur. Le plus naturellement du monde. Elle va forcément accepter, elle habite ici à présent. Pourquoi refuserait-elle ? Un dernier repas chez sa mère pour lui dire au revoir ? Je n'avais pas pensé à ça. Quel con. Je ne réfléchis pas assez. Bien sûr qu'elle va refuser, elle doit faire le au revoir inévitable, désolée maman mais j'ai vingt-quatre ans, j'ai droit moi aussi à ma liberté, je dois me débrouiller toute seule, sans ton aide, sans l'aide de quiconque. D'autant que l'homme chez qui je vais vivre est incroyable. Il fait preuve d'une extrême gentillesse à mon égard. Il parle peu, certes, mais le moindre mot qui sort de sa bouche est du caviar. Et il est si spontané. Il me fait rire, il est intelligent et de surcroît très attirant. Un véritable amour. Cet homme avec qui je vais vivre, maman, on n'en rencontre pas tous les jours, je peux te l'assurer. - c'est avec grand plaisir que j'accepte. - C'est un être rare. Unique. Je cherchais l'homme parfait depuis si longtemps, tu sais ...
- Vous semblez être ailleurs.
- Pardon ?
- Je disais que vous sembliez être ailleurs.
- Ah, désolé. Je réfléchissais. Ce n'est pas grave pour ce soir, je comprends que vous ne puissiez pas.
- Vous ne semblez pas être ailleurs : vous êtes ailleurs. Je viens de vous répondre que c'est avec grand plaisir que j'accepte. Enfin, tout dépend du menu. Que comptez-vous faire ?
Ne plus laisser vagabonder mon esprit ailleurs quand tu es à mes côtés.
- Appeller La Tour De Pise et commander deux pizzas.
- Tout bien réfléchi, je dîne chez ma mère ce soir.
Encore un bon point. Continue d'être drôle comme tu l'es, elle aime ça. Profites-en, ça n'arrive pas tous les jours.
- Je ne sais pas. Mexicain, ça vous branche ?
- Oui, ça me branche.
- Quoi, vous n'allez pas me reprocher d'essayer de me mettre à l'aise ?
- Ce n'est pas une raison pour utiliser de tels mots. Parlez avec vos mots. Pourquoi n'êtes-vous pas à l'aise avec moi ?
- J'ai l'impression d'être chez le psy tout à coup. Je vous devrai combien à la fin de la séance ?
- Le premier mois de loyer gratuit.
- Vous semblez tellement à l'aise comparée à moi.
- Je ne le suis pourtant pas plus que vous.
- Rencontrer quelqu'un est toujours ...
Réfléchis. Construis ta phrase. Nom, verbe, complément. Tu vas y arriver. Ce n'est pas compliqué. D'autres l'ont fait avant toi et s'en sont très bien sortis.
- Vous savez, dans ce genre de situation ...
Tu peux le faire.
- Quand deux personnes se rencontrent ... pour la première fois ...
Non, je ne parviens décidément pas à dire ce que je ressens. La pluie et le beau temps, la nouvelle épouse de Tom Cruise, le nouvel album de Bowie, le dernier match de l'AJ Auxerre, toutes ces banalités ne te posent pas de problème. Mais dès qu'il s'agit de conversation sensée et qui demande un minimum de réflexion et de rhétorique, là il n'y a plus personne. Et ce ne sont pas tes vannes et tes jeux de mots minables qui vont sauver ta peau dans ce type de conversation.
- Il y a des fins à toutes ces phrases ?
- Ce que j'essaie de dire, c'est qu'il réside toujours une certaine tension entre deux personnes, qu'elles se connaissent depuis vingt minutes ou depuis vingt ans, sans qu'elles n'aient nécessairement envie de coucher ensemble. Entre deux personnes subsistent des non-dits, des hésitations, des tensions sexuelles, des regards ambigus, des incompréhensions, des doutes.
- Même entre deux personnes d'une même famille ?
- Oui, je le pense. J'ai toujours été attiré par ma mère. Ça vient probablement du fait qu'elle m'a allaité trop longtemps. Et j'étais amoureux de ma soeur. Jusqu'à l'âge de huit ans, on jouait au docteur dans notre chambre : on se regardait, on s'effleurait, on se touchait. Et je soupçonne même mon père d'avoir couché avec ma mère.
Pas d'improvisation, que du par coeur : une réflexion, une blague.
- Donc, d'après vous, il y aurait entre nous une tension sexuelle ?
Détends-toi. Prends une gorgée de café. Ta vie sexuelle ne se joue pas sur la prochaine phrase que tu vas prononcer.
- Oui.
Bravo, bien joué, c'est dans la poche gros malin. Argumente un peu, bon sang. La moindre erreur et c'est fichu. Ressaisis-toi. Arbore ton plus beau sourire. Et lance-toi.
- Vous ne me contredirez pas sur le fait qu'aborder une personne du même sexe est plus simple qu'aborder une personne du sexe opposé.
- Je le reconnais.
- Vous seriez un homme, on serait déjà écroulés sur le parquet, totalement ivres, en train de se dire qu'on est les meilleurs amis du monde.
- À neuf heures du matin ?
- Bon, j'exagère un peu.
- Désolée d'être une femme.
- Ne soyez pas désolée. C'est juste que je n'ai eu que très peu d'amies qui soient des femmes. Cela prendra du temps avant que je ne sois totalement à l'aise avec vous.
- Ça ne fait rien, on ne sera écroulés sur le parquet que ce soir.
- Non, laissez-moi plus de temps.
- Demain soir ?
- Très bien.
Je ne compte plus les sourires complices.
- Vous seriez un homme, je vous aurais tutoyée dès le début. Qu'est-ce que vous en dîtes ?
- Tu as raison. Et ne pas me demander mon prénom avant de m'accepter comme colocataire est-il en rapport avec le fait que je ne sois pas un homme ?
- Non, j'ai simplement totalement oublié, désolé.
- Il est encore temps de te rattraper, tu sais.
- C'est vrai. On reprend tout depuis le début.
Aïe, vers quoi je me dirige là ?
- Bonjour ...
- Bonjour.
Ouf, elle joue le jeu, elle me sauve du ridicule.
- Vous venez pour quoi ?
- C'est au sujet de votre annonce. Je recherche un logement dans les parages. Blablabla. En ce moment, j'habite à dix minutes de la boulangerie. Blablabla. Je voulais juste savoir si vous recherchez encore un colocataire. Parce que ça m'intéresse drôlement.
- Ah ?
La tête dans le cul moi, ce matin.
- Euh, entrez.
- Merci.
- Vous vous appellez comment ?
- Jade. Et vous ?
- Jérôme.
- On se tutoie, Jérôme ?
- D'accord.
- J'ai déjà l'impression de mieux te connaître.
Qu'est-ce que je dis ? Qu'est-ce que je suis supposé dire à cet instant précis ? N'importe quoi, du moment qu'il n'y ait pas de blanc. Un blanc et c'est la fin. Le point de non-retour. Ça doit bientôt faire dix secondes, je dois me lancer maintenant. Rien qu'une simple phrase. Une banalité. Qui n'a rien d'ambiguë. Quelque chose comme tu veux quelque chose à manger ? Oui, c'est bien, ça.
- Tu veux dormir là, ce soir ?
Aucun commentaire.
- Je devrai bien puisque j'aurai amené mon lit.
Ce n'est pas seulement ambigu : c'est aussi stupide.
- Ce n'est pas faux. Tu voudras que je t'aide à emménager ?
- Non, tu auras déjà bien assez à faire à cause de moi.
Elle dit ça pour être gentille, insiste.
- Je n'en ai pas pour longtemps, tu sais. Je démonte le bureau, je range les bouquins : en une heure ou deux, c'est fait.
- Si on s'entraidait ?
- Comment ça ?
- Je t'aide à déplacer ton bureau, on n'aura pas besoin de le démonter si on s'y met à deux donc on gagne environ une heure cinquante. Ensuite, tu m'aides à emménager et on finit en milieu d'après-midi.
Je vais passer toute la journée avec elle, je vais passer toute la journée avec elle, je vais passer toute la journée avec elle.
- Non, ne t'embête pas avec moi, ce n'est qu'un bête bureau, tu sais. Occupe-toi de ton petit bazar, prends ton temps.
- Ça apprendrait à mieux nous connaître, non ?
Prends quelques secondes avant de répondre à ...
- D'accord.
Ok, juste une question : pourquoi ta parole n'est jamais en accord avec ta pensée ?
- Et peut-être plus si affinités.
J'ai bien entendu ce qu'elle vient de dire ? Chut, calme-toi, réfléchis à chaque élément sans trop te presser, moins vite, moins vite, calme-toi bon sang. Calme-toi. Ne te laisse pas envahir. Ne te laisse pas distraire. Observe la situation. Elle rigole. Donc, c'était une blague. Par conséquent, rigole. Dis quelque chose. N'importe quoi.
- ...
Dis quelque chose, n'importe quoi, allez, sors une phrase, des mots, ce que tu veux, ce qui te vient à l'esprit, vite, vite, vite.
- J'espère, je ne t'ai pas choisie pour rien.
Bon, tu aurais finalement mieux fait de ne rien dire. Maintenant, arrête de sourire bêtement et fais diversion.
- Quoi qu'il en soit, ...
Bien trouvé le quoi qu'il en soit, tu n'es pas si désespérant.
- coloc', ...
Quoi que.
- Il vaudrait mieux s'y mettre dès maintenant si on veut finir tôt, tu ne penses pas ?
- Tu as raison. Mais avant, je peux passer chez moi pour me changer ?
- Bien sûr, pas de problème.
- J'en ai pour dix minutes. Profites-en pour prendre une douche.
Rassure-toi, il n'y a probablement aucun sous-entendu dans sa phrase. Ce n'est que de la gentillesse. Tu t'es regardé dans le miroir de la cuisine : tu as une bonne tête ; le café a masqué ton haleine fétide du samedi matin ; tu ne sens pas la transpiration alors que tu es moite, ce qui est surprenant d'ailleurs. Un coup du destin ? Il ne m'a peut-être pas abandonné comme je le croyais.
- À tout à l'heure, Jérôme.
- À tout à l'heure, ...
Jade.