Enfer bleu : Dimanche 16 Mai 2004, 6 h 36 (chapitre 7)

Est-ce que j'ai choisi la bonne solution ? Je ne me suis pas jettée dans la gueule du loup ? Passer par où elles sont passées toutes les deux n'est-il pas totalement stupide ? Qu'est-ce qu'elles diraient si elles me voyaient faire ? Je commence à croire que j'ai fait une erreur en couchant avec lui. Je peux encore rattraper le coup. Il est là. Près de moi. Je sens son souffle sur ma peau. Je vois son visage, le même visage. Un peu vieilli mais le même. Je ne l'ai pas oublié. Durant toutes ces années. Je peux attendre quelques jours de plus, une semaine ou deux. Ma victoire n'en sera que plus exaltante. Je peux attendre. J'en suis capable. Il le mérite. Elles le méritent.

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Enfer bleu : Dimanche 16 Mai 2004, 3 h 42 (chapitre 6)

Où suis-je ? Encore cette chaleur. Encore ce bleu. Je me regarde. Je suis toujours recouvert de bleu. Je n'existe plus. Mon sexe aussi se confond avec le décor. Seuls mes yeux sont visibles. Ils volent dans l'air et scrutent tout autour, à la recherche de quelque chose ou quelqu'un. Je marche. J'ai l'impression de ne pas avancer dans ce bleu. Un bleu qui devient de plus en plus aveuglant. Je ferme les yeux et marche au hasard. J'imagine un monde qui ne serait pas bleu. Un monde avec plusieurs couleurs. Avec toutes les couleurs. Excepté le bleu. Le bleu, c'est le ciel. La mer, à la rigueur, ça m'est égal : je n'y vis pas, je suis sur Terre. Je marche au hasard. J'ouvre les yeux pour voir si tout a changé. Rien n'a changé. Je marche encore mais j'ai toujours l'impression de ne pas avancer. Peut-être que je n'avance pas. Mon corps ne m'appartient plus. Je ne peux contrôler que mes yeux. Des yeux qui ne me sont d'aucun secours parmi tout ce bleu. Ah si, j'aperçois une tâche au loin. Un petit point noir quelque part sur le bleu. Il se rapproche. À moins que ce ne soit moi. Je le vois de mieux en mieux. Le point noir a grossi et est devenu un rond blanc. C'est bien moi qui avance. Mes pieds bleus bougent tout seuls. J'entrevois de plus en plus nettement le rond blanc qui forme à présent un bâton vertical. C'est un humain. Un humain parmi tout ce bleu. Une petite fille. Elle est maintenant devant moi. Je pourrais la toucher avec ma main bleue si je le voulais. Elle a un sachet à la main. Des réglisses. Elle mange des réglisses.
- Tu m'en donnes un, s'il te plaît ?
Ma bouche bleue a parlé.
- Tu es en Enfer, Jérôme.
Mes pensées bleues se perdent dans la voix de la petite fille aux réglisses.



***


- Tu es en Enfer Jérôme, tu es en Enfer Jérôme, tu es en Enfer ...
- Jérôme ? Jérôme, réveille-toi.
- Hein ? Oui, quoi ?
- Tu as encore fait un cauchemar.
- C'est vrai ? Et je hurlais encore ?
- Tu parlais.
- Qu'est-ce que je disais ?
- Tu répétais une phrase étrange.
- C'était quoi cette phrase ?
- Tu es en Enfer, Jérôme.
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Enfer bleu : Samedi 15 Mai 2004, 21 h 08 (chapitre 5)

- C'était délicieux, Jérôme.
- Merci.
- Non, vraiment. C'est sincère. Je pense que tu as un don en cuisine. Tu devrais la faire plus souvent, tu sais.
Est-ce que je tente le coup dès ce soir ? Ce n'est pas un peu précipité ?
- Je vois où tu veux en venir. Bien essayé mais malgré tes compliments qui semblent si sincères, je ne vais pas faire la cuisine plus que je ne la fais déjà.
- Pourquoi l'avoir faite ce soir ?
- Parce que c'est ta première soirée ici. Je voulais faire bonne impression. Toi, tu sais cuisiner ?
- Non. Pourquoi crois-tu que j'habitais chez ma mère ? Mais je te promets de faire des efforts.
Tu vas manger froid pendant quelques mois, voilà tout.
- Tu n'es pas obligée. Les conserves et les plats préparés existent pour les gens comme nous.
C'est décidé : je me le fais ce soir.
- Au fait, je ne t'ai pas demandé : tu fais quoi dans la vie ?
- Je ne vois pas le rapport avec les plats préparés mais je vais tout de même te répondre : je suis psychanalyste.
Psychanalyste ?
- Ça doit bien rapporter.
- Je ne me plains pas.
- C'est ce que tu as toujours souhaité faire ?
- Psychanalyste ? Non, loin de là. J'ai d'abord voulu être pompier quand j'avais six ans, comme la moitié des petits garçons.
- Seulement la moitié ?
- Oui, l'autre moitié rêve d'être cosmonaute.
- Tu préférais être pompier plutôt que cosmonaute ?
- Oui, je voulais sauver des vies.
- C'est vrai ?
- Non, en fait, pour dire la vérité, j'avais peur du vide alors voyager dans l'espace ne me convenait pas spécialement.
- Mais les pompiers montent sur la grande échelle.
- Je n'ai pas pensé à ça, à l'époque. Je n'avais que six ans. Ensuite, vers dix ans, je voulais devenir vétérinaire. J'adorais les animaux. J'ai eu un chat, un lapin, des perruches, un hamster, des poissons : ils sont tous morts au bout de quelques semaines. J'ai donc abandonné l'idée. Vers douze ans, je voulais être journaliste. Elle m'est restée longtemps cette idée. Jusqu'à l'université. J'ai pris la voie idéale pour être journaliste et me voilà psychanalyste.
- Je ne te voyais pas du tout psychanalyste.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas. Tu sembles plutôt réservé pour faire ça.
- Tu sais, un psychanalyste parle très peu. Il ne fait qu'écouter, une bonne partie du temps. Et quand il parle, c'est pour réciter ce qu'il a appris. L'essentiel est de donner des conseils au moment opportun et de poser de temps en temps les questions adéquates.
- Je vais faire attention à ce que je dis, maintenant.
- Rassure-toi, tous ces psys que tu vois dans les films n'existent pas. Ce sont des stéréotypes. Est-ce que dans la journée, je t'ai jugée, ne serait-ce qu'une fois ? Est-ce que je t'ai parlé d'inconscient ou de subconscient ou d'un quelconque complexe d'Oedipe ?
- Non.
Tu aurais pu.
- La vie est totalement différente du boulot. On ne peut pas mettre en pratique dans notre vie le savoir qu'on apprend durant notre cursus. On ne fait que le répéter à nos patients sans pouvoir le retenir pour nous-mêmes. J'ai maintes fois tenté d'appliquer à la règle tous ces procédés soit-disant infaillibles dont je fais l'éloge à mes patients mais c'est peine perdue, je connais les conséquences qui doivent en résulter donc je ne peux me connaître convenablement comme les patients se connaissent convenablement une fois après être passés à mon bureau. Aucun psychanalyste ne peut m'aider car je connais les effets qui découlent des conseils qu'ils me soumettraient. Je connais la psychanalyse en profondeur. Dans ses moindres détails. Elle ne peut plus me surprendre. Je sais tout d'elle. Résultat : je ne sais rien de moi.
Quelle vie passionnante tu as, dis-moi.
- À part ça, ton boulot te plaît ?
- Beaucoup. Je me fatigue peu et gagne bien ma vie. Que demander de plus ?
Baiser. Tu as beau être psychanalyste, tu es un homme comme un autre, tu as besoin de te vider dans quelqu'un.
- Je ne sais pas. Un autre verre de vin ?
- Ah oui, effectivement, c'est ce qu'il me manquait.
- Tu as déjà été marié ?
- Oui. Deux ans. Il y a bien longtemps de cela. Et toi ?
- Non. Je suis encore jeune.
- C'est vrai, tu as le temps de voir venir.
Baratine-le. Il est à moitié bourré, tu peux arriver à te taper ce crétin.
- Quoi qu'il en soit, je passe une très bonne soirée avec toi. Ça fait longtemps que ça ne m'était pas arrivée.
- C'est un plaisir. Moi aussi, je passe une très bonne soirée.
- Je n'arrive pas à me faire à l'idée que j'habite ici. J'ai si peu déménagé.
- C'est demain matin que tu vas être surprise. Tu vas te réveiller sans savoir où tu es.
- Et puis l'alcool ne va rien arranger.
- C'est vrai.
- On a fini la bouteille ?
- Oui.
- En plus des deux apéros et des quelques bières de la journée, ce n'est pas mal. J'ai un peu la tête qui tourne, pas toi ?
- Un peu aussi.
C'est le bon moment. Penche-toi vers lui et embrasse-le, qu'il se souvienne de cette soirée comme étant le dernier bon souvenir qu'il gardera en mémoire avant de connaître ce que moi aie enduré durant toutes ces années.
- Tu ne crois pas que c'est le moment idéal pour s'écrouler sur le parquet ?
Ferme les yeux. Ça passera mieux.

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Enfer bleu : Samedi 15 Mai 2004, 19 h 23 (chapitre 4)

- Le dernier carton.
- C'est enfin fini. Je n'en peux plus.
Pareil.
- On a pris du retard.
- Pourquoi ? Il est quelle heure ?
- 16 h 30. On avait dit qu'on finirait tôt.
- Je t'avais dit en milieu d'après-midi.
- Pour moi, milieu d'après-midi, ça veut dire 15 h.
Intéressant, ton point de vue.
- L'important, c'est que ce soit fini. Tu m'offres à boire ? Un truc bien frais, si possible.
- J'ai du coca, de la grenadine, de la bière, peut-être du jus d'orange s'il m'en reste.
- Je suis partante pour une petite bière.
J'aime cette fille.
- Après l'effort, le réconfort.
Je me déteste.
- Contente qu'on se soit débarrassé de ça. Une bonne chose de faite.
- Je suis d'accord. C'était assez éprouvant. Il faut dire que tu en as des cartons.
- Désolée.
- Non, ce n'est pas grave. C'était juste un constat.
Constat inutile, je sais.
- Mais ça tombe bien, j'avais pas fait d'effort aussi intense depuis bien longtemps.
- Le plus dur, ça a été la penderie.
- On est quand même parvenu à la soulever à deux. Je ne pensais pas qu'on réussirait aussi facilement.
- Aussi facilement ? Parle pour toi. J'en ai sué de mon côté. Rappelle-toi que je suis une fille.
Ne t'en fais pas, je m'en rappelle. Malheureusement.
- N'empêche que tu as bien géré. Tu m'as étonné.
Ça doit lui faire une belle jambe d'apprendre qu'elle t'étonne.
- Merci.
Elle est gentille.
- Enfin, je dois prendre ça comme un compliment, n'est-ce pas ?
Et amusante.
- Je peux prendre une douche ?
Et sexy. J'oublie toujours.
- Bien sûr, fais comme chez toi.
Je veux baiser. Je dois baiser. C'est une question de survie. Ma survie. Je me fais du souci pour ma santé. Peut-être ressent-elle aussi ce que je ressens. Peut-être devrais-je la rejoindre sous la douche.
- Tu me rejoins sous la douche ?
Peut-être ?
- D'accord. J'arrive.
J'ai répondu sans réfléchir.
- Tu as des préservatifs ?
- Non.
- Ce n'est pas grave. J'ai tellement envie de toi. Déshabille-toi et rejoins-moi.
- D'accord.
Je savais qu'elle avait envie de moi. Elles ont toutes envie de moi. Même sa mère. Elle me regarde me déshabiller, je suis sûr qu'elle a envie de moi.
- Vous nous rejoignez, belle-maman ?
- Non, je vais rester là. J'ai mes mots croisés à finir.
- Allez, venez. On est obligé de vous forcer sinon vous restez toujours dans mon fauteuil, à ne rien faire. Ce n'est pas une vie.
- Très bien, j'arrive. Je finirai mes mots croisés plus tard.
Je vais enfin baiser. Je vais me faire ces deux putes. Je le mérite. Elles le méritent. On y gagne tous. Elle a laissé ses vêtements dans l'escalier pour m'exciter. Pour m'attirer dans son piège. Sa jupe. Je bande. Son débardeur. Je bande. Son soutien-gorge. Je bande. Sa culotte. Je la ramasse et la respire. Elle sent la réglisse. Je la mets dans ma bouche et me mets à la mâcher. Je bande de plus en plus. Je suis au bord de l'éjaculation en la voyant nue sous la douche, l'eau ruisselant sur tout son corps. Chaque goutte s'écrase sur ses cheveux, roule sur son visage, glisse le long de son cou, s'échappe entre ses seins pour mieux descendre vers son entrejambe et la pénétrer délicatement, l'une après l'autre. Elle aime ça. Elle jouit. Elle en redemande. Elle n'a pas besoin de moi. Je la regarde. Ma main se dirige vers mon sexe. Elle le touche. Le caresse. S'en empare fermement pour ne plus le lâcher. Jade me voit me masturber, ce qui ne fait qu'intensifier ses petits cris étouffés par les gouttes qui la recouvrent peu à peu. Je jette un oeil vers la porte. Je vois belle-maman étendue sur le sol, inconsciente. Je m'approche d'elle pour savoir si elle respire encore.
- Non, arrêtez, s'il vous plaît, ne me faîtes pas de mal.
C'est Jade. Je me retourne brusquement et la vois se débattre contre ces gouttes qui recouvrent son visage et la pénètrent de coups violents et saccadés. Elles se dirigent de plus en plus vite vers son sexe et disparaissent à l'intérieur, provoquant des spasmes et des cris sourds et inaudibles que l'eau recouvre. Je la vois souffrir mais ne l'entends pas. Ma main fait un incessant va-et-vient. Je ne peux plus l'arrêter. Je m'approche de Jade et l'observe attentivement. Je remarque que ses traits ont changé. Ses yeux sont devenus bleus. Ses cheveux ont raccourci de plusieurs centimètres et ne sont plus châtains mais blonds. Je devine sur ses lèvres les mots qu'elle essaie d'articuler tant bien que mal, malgré toute cette eau qui tente de l'en empêcher.
- Arrêtez s'il vous plaît, arrêtez.
Ce n'est plus Jade.


***


- Jérôme, réveille-toi. Jérôme.
- Hhmm ...
- Jérôme ? C'est Jade.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Tu as dû faire un cauchemar. Tu criais dans ton sommeil.
- Ah ? Désolé.
- Tu m'as fait peur.
- Je t'ai réveillée ? Tu dormais aussi ?
- Oui, mais ce n'est pas grave. Il est déjà 19 h 30.
- Déjà ? J'ai dormi autant de temps ? Tu t'es endormie à quelle heure ?
- Vers 18 h.
- Moi, il était 16 h, non ?
- Oui, à peu près. Tu as beaucoup dormi.
- Qu'est-ce que j'ai dit pendant que je dormais ?
- Tu hurlais des mots incompréhensibles.
- Je hurlais vraiment ?
- Oui.
- J'espère que ça ne m'arrive pas trop souvent.
- Je te le dirai. Je serai témoin de tes cauchemars. Peut-être que tu révèleras des secrets. Je te ferai chanter.
- En échange de quoi ?
- Des mois de loyer gratuits.
- Pour ça, il me faudra des preuves. Tu as de quoi enregistrer ?
- J'ai un vieux magnétophone, ça fera l'affaire.
- Tiens, enregistre ça : je vais préparer le dîner. Tu ne l'entendras pas souvent cette phrase.
- Tu veux un coup de main ?
- Non, ce n'est pas la peine. Repose-toi. Ou déballe tes cartons. Je m'occupe de tout.
- Comme tu voudras. Je peux prendre une douche ?
- Bien sûr.
- Et je peux te prendre une serviette ? Les miennes sont dans un des cartons, je ne sais pas lequel.
- Pas de problème. Les serviettes sont dans le placard sous l'évier. Et si tu veux un gant de toilette, c'est derrière la porte, deuxième tiroir en partant du bas.
- Merci beaucoup. À tout de suite.
- À tout de suite, Jade.


***


- Tu veux baiser, Jérôme ?
- Pardon ?
- Je sais que tu veux me baiser. Je l'ai vu dès que je suis entrée chez toi. J'ai vu comment tu me regardais. J'ai vu à quel point tu me désirais. Dès que tu m'as vue, tu voulais m'écarter les cuisses. Tu voulais y mettre ta queue. Tu voulais sentir l'humidité de ma chatte sur ta queue. Tu voulais me pénétrer au plus profond que ta queue le permette. Tu voulais jouir en moi. Tu voulais me baiser. Que je le veuille ou non. Tu aimerais ça que je me débatte. Tu aimerais ça que je crie. Ça t'exciterait encore plus, avoue-le. Je n'ai pas raison ?
- Oui, tu as raison. Je veux te baiser.
- Tu veux me frapper aussi ?
- Oui.
- Me frapper jusqu'à ce que je ne sente plus rien ?
- Oui.
- Me frapper jusqu'à ce que je me laisse faire ?
- Oui.
- Me frapper jusqu'à ce que je te laisse continuer encore et encore et te laisse éjaculer dans ma chatte déchirée, déchiquetée, en charpie ?
- Oui. Je veux te baiser.
- Rejoins-moi sous la douche, je me sens seule.



***


- Jade, le dîner est prêt.
Elle m'a entendu ? Je pense avoir crié assez fort pour qu'elle m'entende de la salle de bain. Ça fait combien de temps qu'elle est là-haut ? Presque un quart d'heure maintenant. Je devrais monter pour savoir si tout va bien. Et pour lui dire que le dîner est prêt, elle n'a sûrement pas entendu. Je vais prendre un sweat au passage.
- Je vais prendre un sweat, il commence à faire frais.
Tu n'as pas besoin de trouver une excuse pour monter, elle n'est pas là, elle est là-haut, dans la salle de bain, rappelle-toi. Et arrête de parler tout seul, c'est ridicule. Tu n'es pas seul. Il y a quelqu'un chez toi. Une fille. Une fille qui sera là tous les jours. Tous les soirs. Une fille qui, en ce moment même, est nue dans ta salle de bain. Peut-être pense-t-elle à toi. Peut-être se touche-t-elle en pensant à toi. Pourquoi pas, après tout. Tu es séduisant. Tu es sympa. Tu es marrant. Tu n'as pas dit trop de conneries jusqu'à maintenant. Non, ne dis pas ça, tu vas t'attirer la poisse.
- Jade ?
Pas de réponse. Je frappe ?
- Jade ?
- J'arrive, j'arrive.
- Le dîner est prêt.
- Je sais, j'ai entendu. Je suis presque prête.
- Ne te presse pas, je croyais que tu ne m'avais pas entendu. Je vais prendre mon sweat.
La dernière phrase n'était pas vraiment nécessaire, Jérôme. Rattrape-moi ça.
- Mets-toi quelque chose sur le dos, il commence à faire frisquet.
Frisquet ? Rappelle-moi en quelle année on est, Jérôme. Ah, le verrou.
- Voilà. Désolée pour l'attente.
Elle n'est pas habillée, elle n'est pas habillée, elle n'est pas habillée. Réagis bon sang, réagis. Elle porte une serviette, ce n'est pas comme si elle était nue. Elle porte une serviette. Une serviette qui recouvre plus que certains vêtements. Une serviette qui est ta serviette, d'accord, mais une serviette tout de même. Respire et va chercher ton sweat, tu es monté pour ça.
- Je m'habille et je suis à toi.
- Mets quelque chose de chaud, il fait frisquet.
Je ne l'ai pas déjà dit, ça ?
- Frisquet ? C'est bien, ça change de branché.
Ok, maintenant elle me prend pour un ringard. Tout le monde ne devrait pas avoir droit à la parole.
- Je fais comme si je n'avais rien entendu et je vais chercher mon sweat.
- Pourquoi ?
- Parce qu'il fait frisquet.
- Ah merci, je n'avais pas compris.
Ce sourire, ce sourire, ce sourire.
- Dis-moi, Jérôme. La déco du salon, tu vas la changer ?
J'en étais sûr. Je me doutais qu'elle n'apprécierait pas. C'est compréhensible : c'est une fille. Qui plus est, elle est assez jeune. Ça m'embête un peu de les enlever mais toute la journée je me suis fait à l'idée de m'en séparer.
- Même celui de Nirvana ?
- Pardon ?
- Tu ne connais pas non plus Nirvana ?
- Bien sûr que si. Pourquoi ?
- Tu n'aimes pas ?
- D'accord, je viens de percuter. Je ne te parle pas des posters mais des couleurs de tes murs et de tes rideaux. Le violet et le jaune, ce n'est pas terrible, crois-moi.
Qu'est-ce qu'elles ont mes couleurs ? Elles sont jolies. Charmantes. Vives.
- Pour être franche, j'ai failli vomir en entrant dans le salon.
Peut-être trop vives, finalement.
- Je pourrai repeindre, si tu veux.
- Ce serait sympa, merci. Je t'aiderai, bien entendu.
- Mais les posters ne te posent pas de problème ?
- Non, je les aime bien. Mais je devrais les faire mettre sous verre pour que ça fasse moins chambre d'adolescent. Et pour accorder avec les posters, je verrais bien du noir pour le mur près de l'escalier et du blanc pour les trois autres. Qu'est-ce que tu en penses ?
- Que tu as tout prévu. Mais pourquoi du noir pour l'un des murs ?
- Pas pour l'un des murs : pour le mur près de l'escalier. Celui de gauche, avec le poster du Velvet.
Elle connait le Velvet Underground ?
- Le fond du poster est blanc donc il ressortira nettement plus sur le mur. Comme c'est en ce moment, on ne distingue pas trop le mur jaune de la banane, au centre du poster. Il faut que ton mur soit foncé pour mieux apprécier la banane.
J'aime cette fille.
- Par contre, tu devras déplacer le poster des Sex Pistols. Tu te rends compte que tu as mis un poster dont le fond est de la même couleur que ton mur ? Fais-moi penser à t'abonner à Maison Française.
Je la demande en mariage maintenant ou j'attends la fin de la soirée ?
- Où je vais mettre mon poster des Sex Pistols ?
- Pourquoi pas dans ta chambre ? Voilà, je suis prête.
Maintenant. Je la demande en mariage maintenant.
- Tes murs sont de quelle couleur ?
Arrête de la regarder et réponds-lui, ça semble plus approprié si tu ne veux pas qu'elle sache que tu la déshabilles du regard depuis ce matin.
- Blanc.
- Je peux entrer ?
- Ne fais pas attention au désordre.
- Elle est chouette. Elle n'est pas comme je l'imaginais.
- Comment tu l'imaginais ?
- Je pensais qu'il y aurait des posters de l'équipe de France ou quelque chose dans ce style.
- J'aime bien le foot mais pas jusqu'à accrocher des posters dans ma chambre. Ce serait ridicule à quarante-trois ans.
J'ai bien fait de les enlever le mois dernier.
- Non, je les ai enlevés le mois dernier.
- Tu as mûri, depuis ?
- Énormément, tu n'as pas idée.
Réalité savammant déguisée. Ni vu, ni connu.
- Tu as donc quarante-trois ans.
- Je me suis trahi tout seul.
- Je te voyais plus jeune.
- Tu me donnais combien ? Vingt-cinq ?
- Non, n'exagère pas.
- Alors combien ?
- Je ne sais pas. Aux alentours de la trentaine.
- Tu rigoles ?
- Oui, j'aurais dit quarante ou quarante et un.
- Je peux faire comme si je n'avais rien entendu et croire naïvement que tu me donnais trente ans ?
- Plutôt trente-cinq.
- Va pour trente-cinq. On descend ? Ça va refroidir.
- Je te suis.
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# Online seit Montag, 26. September, 2005 um 06:29

Geändert am Dienstag, 27. September, 2005 um 11:12

Enfer bleu : Samedi 15 Mai 2004, 8 h 41 (chapitre 3)

42. C'est encore plus loin. J'aurais dû me garer tout près, quelle idiote. 44. Est-ce que je me sens prête ? 46. Prête à être en face de lui. Enfin. Depuis le temps que je me prépare. 48. Et surtout, depuis le temps où je sais où il habite. Mais je dois me montrer gentille avec lui. Ne pas penser au passé. Pas maintenant. 50. Je suis presque arrivée. Je devrais me contrôler, je tremble de partout. 52. Je me sens faible. Ce doit être le trac. 54. Je frappe ou je sonne ? Il est tôt, il doit dormir. 56 rue Pasteur. Voilà, j'y suis. Où est la sonnette ?


***


- Bonjour.
- Bonjour.
- Je ne vous dérange pas ?
- Non.
- C'est au sujet de votre annonce. Je recherche un logement dans les parages. En fait, je travaille pas loin d'ici, à environ deux pâtés de maisons, tout près de la Mairie. Vous voyez ? C'est la petite boulangerie sur la gauche. D'ailleurs, je vous ai aperçu plusieurs fois. Vous me reconnaissez ? Je n'ai pas de tablier là, donc c'est moins facile. Bref. En ce moment, j'habite à dix minutes de la boulangerie. En voiture. Vous imaginez ? C'est pourquoi je recherche de ce côté. Ni trop près de l'usine, ni trop loin de ma boulangerie. Ce n'est pas si simple, vous savez. Enfin bon, je vous ennuie sûrement. Je voulais juste savoir si vous recherchez encore un colocataire. Parce que ça m'intéresse drôlement.
- Ah ?
Plutôt beau gosse, le salaud.
- Euh, entrez.
Et il ne doit pas avoir de problèmes de fric, vu sa maison.
- C'est sympa chez vous. Peut-être bientôt chez moi.
Il n'a pas l'air réveillé.
- J'ai l'impression que je vous dérange. C'est vrai qu'il est un peu tôt. Je peux repasser plus tard si vous préférez ...
- Non non, restez. C'est juste que je ne suis pas du matin.
Ça se voit si peu.
- Je vais me faire un café pour me réveiller. Vous en voulez un ?
- Oui, je veux bien. Merci.
- Vous pouvez visiter, en attendant.
- D'accord.
Je vais m'en tenir au salon pour l'instant, la déco est tellement hideuse que je n'ai pas envie de m'attaquer aux autres pièces dès maintenant. Non mais, c'est quoi ces posters ? Sex Pistols. Rolling Stones. David Bowie. Nirvana. Je suis prête à parier que dans sa chambre, il a des posters de footballeurs. Ma main à couper. Et ces couleurs, mon Dieu. Des rideaux violets. Des murs d'un jaune pétant à se bousiller les yeux. Il se croit dans les années soixante-dix ? Il manque plus que les grosses fleurs marrons peintes à même les murs et on s'y croirait. Tu m'étonnes qu'il soit célibataire : la fille voit cette pièce, elle prend peur et décampe illico. Je me demande depuis combien de temps il est seul.
- Ça fait longtemps que vous habitez ici ?
Il est sourd ou quoi ? Je suppose qu'il doit être seul depuis pas mal d'années.
- Vous m'entendez ?
Je dirais facilement cinq ans. Tiens, il lit Télérama ? Comme quoi, le mauvais goût et les couleurs qui l'accompagnent ne sont pas une preuve d'inculture. Mais il ferait mieux de renoncer à essayer de faire bonne impression par ses lectures et s'abonner à Maison Française plutôt que persister à faire de son salon un refuge pour hippies révoltés. C'est le micro-ondes que je viens d'entendre ? J'espère qu'il ne les a pas fait trop chauffés. J'aurais dû le lui dire. J'étais trop captivée par le déplorable magnétisme du salon. Remets t'en, tout de même. Tu es enfin chez lui et voilà que tu fais une fixation sur son salon. Tu délires, ma pauvre.
- Pas trop chaud le café pour moi, s'il vous plaît.
Ce n'est pas le dernier Beaux-Arts sur la commode ?
- Et deux sucres. Attendez, j'arrive.
Il lit Beaux-Arts ? Il est seul et il lit Beaux-Arts ? Il a une déco à chier, il est seul et il lit Beaux-Arts ? Ce mec est unique.
- Vous m'avez parlé ? Je n'ai pas entendu à cause du micro-ondes.
- Oui, je vous demandais si vous habitez ici depuis longtemps.
- Environ deux ans. C'était en juin.
Ses lectures ne déteignent pas sur son mauvais goût.
- Oui, deux ans, c'est ça.
Il n'a pas mauvais goût que pour le salon : la cuisine y a aussi droit. Autant la déco du salon fait dans l'abondance, autant la cuisine est minimaliste au possible. Et ces tasses ne ressemblent à rien. Il les a eu en promo ? Dix pour le prix d'une ?
- Un sucre ça ira, finalement.
Je n'avais jamais vu de tasses aussi ridicules. Les cuillères aussi sont ridicules. Je ne parle même pas de la tapisserie. Il y a de quoi se mettre une balle, ici.
- Désolé, vous m'avez dit deux sucres, je les ai déjà mis.
- J'ai dit deux sucres par habitude car le matin je prends toujours deux sucres dans ma tasse, mais les vôtres sont beaucoup plus petites. Je ne savais pas que ça existait des tasses aussi petites.
Pourquoi il se marre ? Je suis sérieuse.
- Je vous sers cinq autres tasses alors ?
Morte de rire. Un conseil : laisse tomber l'humour.
- Ce sera un peu sucré, ce n'est pas grave.
- Prenez le mien, je n'en ai mis qu'un.
- Merci, c'est gentil.
- Alors comme ça, vous travaillez chez Harrivel ? J'adore le pain bûcheron que vous y faîtes, il est délicieux.
- Non, moi je travaille chez Martha, à gauche de la Mairie. Je vous ai dit à gauche, n'est-ce pas ?
J'ai bien dit à gauche ? Il me fait douter, ce con.
- Pas moyen de rattraper ça, n'est-ce pas ?
- Non, pas moyen. Mais vous savez, je ne fais pas le pain, je suis juste vendeuse. Et je suis de votre avis : le pain bûcheron d'à côté est délicieux.
Je suis de votre avis : le pain bûcheron d'à côté est délicieux gnagnagna gnagnagna.
- Vous voulez voir votre chambre ?
Si elle est du même acabit que le salon et la cuisine, non merci.
- Ma chambre ? Vous voulez dire que vous m'acceptez ?
- Pourquoi pas ? Vous êtes la première et vous me paraissez être tout à fait normale et saine d'esprit.
Que tu crois.
- Et le prix ?
- Celui que vous pouvez mettre. Ce n'est pas tant l'argent que je recherche.
- Que recherchez-vous ?
- Une présence.
- Vous n'avez jamais envisagé de prendre un chat ?
- Figurez-vous que j'y ai songé mais finalement, quand on y réfléchit, niveau conversation le chat c'est pas ça. Et je ne vous parle pas de la cuisine.
- Parce que je devrai faire la cuisine ?
- Non, je plaisante. Vous n'aurez bien évidemment rien à faire.
À part m'habituer à son sens de l'humour.
- Si ce n'est vous habituer à mon sens de l'humour.
- Ça ne me paraît pas bien compliqué.
Baratin, baratin, baratin. Ça y est, c'est dans la poche. C'est quand même con, un mec.
- Vous me la montrez alors ?
- Pardon ? Que ... quoi ?
- Ma chambre.
- Euh, oui ... tout de suite.
Fais semblant de n'avoir rien vu. Crispe les mâchoires. Avale ta salive. Regarde ailleurs.
- Suivez-moi.
Surtout, n'éclate pas de rire. Même pas un sourire, rien. Pense à autre chose. Siffle pour faire diversion, peut-être. Ta gueule, ne te fais pas rire. Ne pense à rien. Chut. Calme-toi, calme-toi, calme-toi. Calme-toi. Chut. C'est bon, le fou rire est passé. Ce doit être les nerfs. Et lui qui ne dit rien. Il ne peut pas parler pour que j'oublie ce qui vient de se passer ? N'importe quoi. Me présenter les pièces. Ceci est la salle de bain. Ceci est un escalier qui date du Moyen-Age que les vikings ont foulé lors de leur passage en Normandie. Il pourrait me baratiner, dire n'importe quoi, j'ai toujours été nulle en histoire. Je me demande à quoi il pense en ce moment même. À sa réaction saugrenue de tout à l'heure ? Non, j'ai dit de ne plus y penser alors n'y pense plus. Ouf, on est enfin arrivé.
- Voilà. Votre chambre.
- C'est grand.
C'est surprenant. Cette pièce est totalement différente des autres pièces.
- C'est joli.
C'est blanc. Uni. Sobre. Simple. Donc, pas ridicule. Le juste milieu entre le salon et la cuisine. Seule ombre au tableau : le bureau rose près de la fenêtre. Le ridicule ne tue pas. Et il n'a pas non plus l'air d'en avoir honte de son bureau Barbie.
- C'est blanc.
Mais pour une chambre, ça manque de lit. Pourquoi il n'y en a pas ?
- Juste une question.
Tiens, Elle décoration. Tout s'explique.
- Je peux repeindre si vous n'aimez pas le blanc. J'en ai pour une heure, peut-être deux mais pas plus. Quelle couleur préféreriez-vous ?
Aucune, je t'en supplie. Ne change rien. Laisse-moi la pièce la plus insipide de la maison.
- Non, ce n'est pas un problème. J'aime bien le blanc. C'est juste que je ne vois pas de lit.
- C'est un bureau. Pour l'instant. Vous amènerez ce qu'il faut pour en faire une chambre.
- Tous ces livres vont rester là ?
- Non, je vais les enlever, bien sûr.
Garde le Elle décoration, tu en as besoin.
- Et si le bureau vous dérange, je peux l'enlever aussi.
- Je veux bien, merci.
Que cette pièce soit parfaite.
- Vous aurez la place ailleurs ?
- Oui, ne vous en faîtes pas. De toute façon, je comptais le mettre dans ma chambre. C'est l'occasion ou jamais.
Plus de conviction quand tu mens.
- Alors, ça vous convient ?
- Très bien. Je devrai m'y plaire. Une fois aménagée, je vais me sentir bien. Mieux que chez moi, en tout cas.
- Pourquoi ?
- Parce que c'est grand. Et c'est lumineux. Cette pièce semble agréable à vivre.
Pour une fois que je dis ce que je pense.
- Non, je veux dire pourquoi vous ne vous sentez pas bien chez vous ?
- J'y suis trop à l'étroit. Et j'en ai marre d'habiter encore chez ma mère.
Je lui donne mon âge ou pas ? Pourquoi pas ? Après tout, ce n'est pas ça qui peut me trahir. Surtout après le mensonge que je viens de lui sortir.
- À vingt-quatre ans, il est temps de se débrouiller seule, d'être un peu autonome.
Je suis sûre qu'il me croyait plus jeune.
- Vous ne pensez pas ?
On me croit toujours plus jeune. De trois ou quatre ans. Je ne sais pas pourquoi. Parce que j'habite chez ma mère ? Ça, c'est drôle. Tu devrais la noter.
- Effectivement.
Intéresse-toi à lui à présent, il sera flatté.
- Vous êtes parti à quel âge de chez vos parents ?
- Seize ans.
- Si jeune ?
Pourquoi si jeune ? Tu es devenu délinquant ? Tu volais des bagnoles ? Tu cambriolais des banques ? Tu agressais des vieilles dames ? Tu violais des passantes dans la rue ?
- Je suis parti parce que je ne pouvais plus supporter mon père. Il restait planté là, dans notre salon. Sur le canapé. Devant la télé. Éteinte. Et il ne bougeait pas. Il demeurait immobile. Les yeux dans le vide. Je ne sais pas ce qu'il regardait. Rien, probablement. Je ne sais pas à quoi il pensait. Je ne sais pas s'il arrivait encore à penser. Il ne vivait plus. Il n'existait plus. Et ce, depuis la mort de ma mère et de ma soeur.
Eh oui, ça arrive.
- Mon Dieu, que leur est-il arrivé ?
Quelle actrice.
- Un soir qu'elles revenaient du cinéma, elles se sont faites violées puis assassinées. Sans raison. Un homme qui passait par là. La police ne l'a pas retrouvé. Depuis ce jour, plus rien n'est comme avant.
Menteur, menteur, menteur.
- Vous ne semblez pourtant pas être en colère.
- Ça fait partie du passé, maintenant. J'ai réussi à oublier. Ça m'a pris du temps mais j'y suis parvenu.
- Vous avez réussi à oublier ? Votre famille meurt et vous, la seule chose qui vous vient à l'esprit, c'est l'oublier ? Faire comme si elle n'avait jamais été là pour vous quand vous en éprouviez le besoin ? Dans les moments de bonheur. Dans les moments de doutes.
- Je ...
- Vous n'avez pas voulu vous venger ? Retrouver cet homme qui a pris les personnes qui comptaient le plus pour vous et le tuer ?
Je devrais me calmer un peu. Prendre ma respiration et souffler. Il fait chaud ici, tout à coup. Le café m'est monté à la tête.
- Vous savez, ce n'est pas ça qui les aurait fait revenir. La vengeance ne résout rien. J'aurais regretté cet acte, par la suite.
- Mais vous vous seriez senti beaucoup mieux. Soulagé. Même si ce n'est que l'espace de quelques secondes. C'est toujours bon à prendre.
- C'est ce que vous auriez fait à ma place ? Tuer cet homme ?
- Oui.
Je n'ai pas dit que je devais me calmer, moi ?
- Désolée si je vous parais trop franche. Ça fait partie de ma personnalité. Je ne pardonne pas.
- Non, ne vous excusez pas. Au contraire, j'apprécie votre franchise. Vous semblez être à l'aise. C'est que vous vous sentez déjà chez vous.
Tu aurais dû sortir une phrase encore plus pathétique.
- Un autre café ?
- Non merci.
- Vous n'avez pas aimé ? On me dit que je le fais trop corsé.
- Non, il est très bien.
- Vous pouvez me dire la vérité. Vous allez habiter là, autant que le café vous plaise, à défaut de moi.
- Bon, c'est vrai, il est un peu fort. Deux sucres n'auraient pas été de trop, finalement.
Attention, séquence émotion.
- Changez juste le café, ne changez rien de vous.
Grâce à ça, je devrais pouvoir emménager d'ici quelques heures. Le temps que j'aille chercher toutes mes affaires, j'habite ici ce soir. Il ne refusera pas. À moins qu'il ait prévu quelque chose. Redécorer le salon. S'abonner à Maison Française. Prendre moins de dix secondes pour sortir une phrase. Dans ces cas-là, je repousserai l'emménagement.
- Pourquoi ? Vous me trouvez assez fort comme ça ?
Baratin, baratin, baratin.
- Vous êtes tout à fait à mon goût.
C'est dans la poche : j'emménage ce soir.
- Quand puis-je emménager ?
- Quand vous le souhaitez.
- Dans l'après-midi, c'est possible ? Vers 15 heures ?
- Aujourd'hui ?
- Pourquoi pas ?
- C'est juste que ...
Je te prends au dépourvu ? Je sais. N'empêche que tu vas accepter.
- Je n'avais pas prévu un emménagement aujourd'hui mais ça peut se faire, pas de problème. Vous voulez que je fasse des retouches ? Peinture, tapisserie, ou autre chose ?
- Non, c'est très bien comme c'est.
Je suis sûre qu'il n'aime pas la déco de cette pièce. Moi, je l'aime comme elle est. Désolée d'avoir bon goût.
- Ça vous laisse le temps d'enlever le bureau et vos livres ?
- Oui.
De toute façon, je ne te laisse pas trop le choix.
- Et aussi de nous préparer un bon dîner pour tous les efforts qu'on aura fait dans la journée.
C'est une invitation ? Il m'invite à dîner ? Je ne pensais pas qu'il aurait eu le cran de faire le premier pas. Il faut dire que je l'ai un peu aidé avec mes ne changez rien de vous, mes vous êtes tout à fait à mon goût et mon désir d'emménager dès cet après-midi. Et si j'acceptais ? Je vois qu'il me trouve attirante. Je vois qu'il a envie de moi. Je devrais accepter.
- C'est avec grand plaisir que j'accepte.
Il est définitivement sourd. Je pencherais plus pour dix ans, finalement. Dix ans de célibat et de plaisirs solitaires.
- Vous semblez être ailleurs.
- Pardon ?
- Je disais que vous sembliez être ailleurs.
- Ah, désolé. Je réfléchissais. Ce n'est pas grave pour ce soir, je comprends que vous ne puissiez pas.
- Vous ne semblez pas être ailleurs : vous êtes ailleurs. Je viens de vous répondre que c'est avec grand plaisir que j'accepte. Enfin, tout dépend du menu. Que comptez-vous faire ?
J'espère qu'il n'a pas aussi mauvais goût en cuisine qu'en décoration.
- Appeller La Tour De Pise et commander deux pizzas.
- Tout bien réfléchi, je dîne chez ma mère ce soir.
Comment est-ce que j'arrive à être drôle avec ce mec ? Ça m'étonne de moi.
- Je ne sais pas. Mexicain, ça vous branche ?
- Oui, ça me branche.
- Quoi , vous n'allez pas me reprocher d'essayer de me mettre à l'aise ?
- Ce n'est pas une raison pour utiliser de tels mots. Parlez avec vos mots. Pourquoi n'êtes-vous pas à l'aise avec moi ?
- J'ai l'impression d'être chez le psy tout à coup. Je vous devrai combien à la fin de la séance ?
- Le premier mois de loyer gratuit.
- Vous semblez tellement à l'aise comparée à moi.
- Je ne le suis pourtant pas plus que vous.
- Rencontrer quelqu'un est toujours ...
Ça va faire à peine une demi-heure qu'on se connait et il va me proposer de sortir avec lui ? Il est en manque, ce garçon. Je comprends pourquoi c'est arrivé.
- Vous savez, dans ce genre de situation ...
Il va me demander en mariage ou quoi ?
- Quand deux personnes se rencontrent ... pour la première fois ...
Qu'est-ce qu'il raconte ? Il n'arrive pas à sortir deux mots sans bafouiller. Il est encore plus stressé que moi alors que lui ne me connait pas. Enfin, croit ne pas me connaître. Il aura des surprises. Bon, il la finit sa phrase ou pas ?
- Il y a des fins à toutes ces phrases ?
- Ce que j'essaie de dire, c'est qu'il réside toujours une certaine tension entre deux personnes, qu'elles se connaissent depuis vingt minutes ou depuis vingt ans, sans qu'elles n'aient nécessairement envie de coucher ensemble. Entre deux personnes subsistent des non-dits, des hésitations, des tensions sexuelles, des regards ambigus, des incompréhensions, des doutes.
- Même entre deux personnes d'une même famille ?
- Oui, je le pense. J'ai toujours été attiré par ma mère. Ça vient probablement du fait qu'elle m'a allaité trop longtemps. Et j'étais amoureux de ma soeur. Jusqu'à l'âge de huit ans, on jouait au docteur dans notre chambre : on se regardait, on s'effleurait, on se touchait. Et je soupçonne même mon père d'avoir couché avec ma mère.
Je commence à avoir une crampe à la mâchoire à force de devoir rire.
- Donc, d'après vous, il y aurait entre nous une tension sexuelle ?
Est-ce que c'est une bonne idée de flirter avec lui ? Vers quoi je me dirige ?
- Oui.
A priori, il n'a pas baisé depuis pas mal de temps donc je devrais le laisser mariner un peu. Lui faire croire que je suis partante. Il le mérite. Il mérite bien plus encore.
- Vous ne me contredirez pas sur le fait qu'aborder une personne du même sexe est plus simple qu'aborder une personne du sexe opposé.
- Je le reconnais.
- Vous seriez un homme, on serait déjà écroulés sur le parquet, totalement ivres, en train de se dire qu'on est les meilleurs amis du monde.
- À neuf heures du matin ?
- Bon, j'exagère un peu.
- Désolée d'être une femme.
- Ne soyez pas désolée. C'est juste que je n'ai eu que très peu d'amies qui soient des femmes. Cela prendra du temps avant que je ne sois totalement à l'aise avec vous.
- Ça ne fait rien, on ne sera écroulés sur le parquet que ce soir.
- Non, laissez-moi plus de temps.
- Demain soir ?
- Très bien.
Ça y est, je ne sens plus ma mâchoire.
- Vous seriez un homme, je vous aurais tutoyée dès le début. Qu'est-ce que vous en dîtes ?
- Tu as raison. Et ne pas me demander mon prénom avant de m'accepter comme colocataire est-il en rapport avec le fait que je ne sois pas un homme ?
- Non, j'ai simplement totalement oublié, désolé.
- Il est encore temps de te rattraper, tu sais.
- C'est vrai. On reprend tout depuis le début.
Si ça peut te faire plaisir.
- Bonjour.
- Bonjour.
Autant jouer le jeu, qu'il ne soit pas plus ridicule qu'il ne l'est déjà.
- Vous venez pour quoi ?
- C'est au sujet de votre annonce. Je recherche un logement dans les parages. Blablabla. En ce moment, j'habite à dix minutes de la boulangerie. Blablabla. Je voulais juste savoir si vous recherchez encore un colocataire. Parce que ça m'intéresse drôlement.
- Ah ?
Il a vraiment du charme. Ce doit être pour ça que je ne suis pas aussi furieuse que je pensais l'être. Son physique atténue mon agressivité.
- Euh, entrez.
- Merci.
- Vous vous appellez comment ?
- Jade. Et vous ?
- Jérôme.
- On se tutoie, Jérôme ?
- D'accord.
- J'ai déjà l'impression de mieux te connaître.
Il devrait pouvoir se taper les filles qu'il veut avec ce visage de tombeur si sa timidité ne lui en empêchait pas. Car c'est sûrement sa timidité qui l'a lâché ce soir-là. Elle a fini par se faire marcher sur les pieds. Elle a laissé son poste vacant. À elle s'est substitué un désir plus fort, plus intense, plus important : le sexe.
- Tu veux dormir là, ce soir ?
La preuve.
- Je devrai bien puisque j'aurai amené mon lit.
Bonne réponse. Un ton tout à fait naturel. Aucun trémolo perceptible dans la voix. Aucun geste brusque révélant ma crainte.
- Ce n'est pas faux. Tu voudras que je t'aide à emménager ?
- Non, tu auras déjà bien assez à faire à cause de moi.
Je devrais accepter. Il ne doit pas savoir qu'il me terrorise.
- Je n'en ai pas pour longtemps, tu sais. Je démonte le bureau, je range les bouquins : en une heure ou deux, c'est fait.
- Si on s'entraidait ?
- Comment ça ?
- Je t'aide à déplacer ton bureau, on n'aura pas besoin de le démonter si on s'y met à deux donc on gagne environ une heure cinquante. Ensuite, tu m'aides à emménager et on finit en milieu d'après-midi.
Un ton toujours naturel. Aucun trémolo perceptible dans la voix. Aucun geste brusque révélant ma crainte qui ne fait que s'accentuer. Bref, tout va bien.
- Non, ne t'embête pas avec moi, ce n'est qu'un bête bureau, tu sais. Occupe-toi de ton petit bazar, prends ton temps.
- Ça apprendrait à mieux nous connaître, non ?
S'il refuse, ce n'est pas un mal, je le connais suffisamment comme ça ce ...
- D'accord.
Pour une fois, il répond vite. Je dois vraiment lui plaire.
- Et peut-être plus si affinités.
Je devrais en profiter. Coucher avec lui. Ce serait parfait. Je couche avec lui, il tombe fou amoureux de moi, puis peu après je le largue. Et quelques semaines après, je fais ce que j'ai à faire. Pas plus de quelques semaines, qu'il ne se remette pas de notre rupture. Oui, je devrais faire ça.
- ...
Pourquoi est-ce qu'il ne me répond pas ? Il est à ce point gêné par ce que je viens de lui dire ? Pauvre type.
- J'espère, je ne t'ai pas choisie pour rien.
Il essaie de faire comme si je ne lui faisais aucun effet. Est-ce qu'on peut être aussi pathétique ? Vivement que je largue cet abruti.
- Quoi qu'il en soit, ...
Que je lui fasse subir la pire des épreuves. Qu'il sache à quel point c'est douloureux.
- coloc', ...
Pathétique.
- Il vaudrait mieux s'y mettre dès maintenant si on veut finir tôt, tu ne penses pas ?
- Tu as raison. Mais avant, je peux passer chez moi pour me changer ?
- Bien sûr, pas de problème.
- J'en ai pour dix minutes. Profites-en pour prendre une douche.
Il est vraiment temps que je parte, je ne me contrôle plus. Je ne peux pas rester une minute de plus dans cette foutue baraque. Si je vois encore sa gueule, je serais capable de le tuer. Ou de me jetter sur lui. Je ne sais pas pourquoi j'éprouve cette sensation. J'ai envie de me le faire. Je vais me le faire. Je vais me le faire et je vais le faire souffrir jusqu'à ce qu'il comprenne sa douleur. Il faut que je me calme. J'y vais sinon je ne sais pas ce que je fais. Ce qui est sûr c'est que je ferais un truc que je regretterais. Quel qu'il soit. Je dois attendre. Me remettre les idées en place.
- À tout à l'heure, Jérôme.
- À tout à l'heure.
Abruti.
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# Online seit Mittwoch, 21. September, 2005 um 06:44

Geändert am Dienstag, 27. September, 2005 um 11:11