42. C'est encore plus loin. J'aurais dû me garer tout près, quelle idiote. 44. Est-ce que je me sens prête ? 46. Prête à être en face de lui. Enfin. Depuis le temps que je me prépare. 48. Et surtout, depuis le temps où je sais où il habite. Mais je dois me montrer gentille avec lui. Ne pas penser au passé. Pas maintenant. 50. Je suis presque arrivée. Je devrais me contrôler, je tremble de partout. 52. Je me sens faible. Ce doit être le trac. 54. Je frappe ou je sonne ? Il est tôt, il doit dormir. 56 rue Pasteur. Voilà, j'y suis. Où est la sonnette ?
***
- Bonjour.
- Bonjour.
- Je ne vous dérange pas ?
- Non.
- C'est au sujet de votre annonce. Je recherche un logement dans les parages. En fait, je travaille pas loin d'ici, à environ deux pâtés de maisons, tout près de la Mairie. Vous voyez ? C'est la petite boulangerie sur la gauche. D'ailleurs, je vous ai aperçu plusieurs fois. Vous me reconnaissez ? Je n'ai pas de tablier là, donc c'est moins facile. Bref. En ce moment, j'habite à dix minutes de la boulangerie. En voiture. Vous imaginez ? C'est pourquoi je recherche de ce côté. Ni trop près de l'usine, ni trop loin de ma boulangerie. Ce n'est pas si simple, vous savez. Enfin bon, je vous ennuie sûrement. Je voulais juste savoir si vous recherchez encore un colocataire. Parce que ça m'intéresse drôlement.
- Ah ?
Plutôt beau gosse, le salaud.
- Euh, entrez.
Et il ne doit pas avoir de problèmes de fric, vu sa maison.
- C'est sympa chez vous. Peut-être bientôt chez moi.
Il n'a pas l'air réveillé.
- J'ai l'impression que je vous dérange. C'est vrai qu'il est un peu tôt. Je peux repasser plus tard si vous préférez ...
- Non non, restez. C'est juste que je ne suis pas du matin.
Ça se voit si peu.
- Je vais me faire un café pour me réveiller. Vous en voulez un ?
- Oui, je veux bien. Merci.
- Vous pouvez visiter, en attendant.
- D'accord.
Je vais m'en tenir au salon pour l'instant, la déco est tellement hideuse que je n'ai pas envie de m'attaquer aux autres pièces dès maintenant. Non mais, c'est quoi ces posters ? Sex Pistols. Rolling Stones. David Bowie. Nirvana. Je suis prête à parier que dans sa chambre, il a des posters de footballeurs. Ma main à couper. Et ces couleurs, mon Dieu. Des rideaux violets. Des murs d'un jaune pétant à se bousiller les yeux. Il se croit dans les années soixante-dix ? Il manque plus que les grosses fleurs marrons peintes à même les murs et on s'y croirait. Tu m'étonnes qu'il soit célibataire : la fille voit cette pièce, elle prend peur et décampe illico. Je me demande depuis combien de temps il est seul.
- Ça fait longtemps que vous habitez ici ?
Il est sourd ou quoi ? Je suppose qu'il doit être seul depuis pas mal d'années.
- Vous m'entendez ?
Je dirais facilement cinq ans. Tiens, il lit Télérama
? Comme quoi, le mauvais goût et les couleurs qui l'accompagnent ne sont pas une preuve d'inculture. Mais il ferait mieux de renoncer à essayer de faire bonne impression par ses lectures et s'abonner à Maison Française
plutôt que persister à faire de son salon un refuge pour hippies révoltés. C'est le micro-ondes que je viens d'entendre ? J'espère qu'il ne les a pas fait trop chauffés. J'aurais dû le lui dire. J'étais trop captivée par le déplorable magnétisme du salon. Remets t'en, tout de même. Tu es enfin chez lui et voilà que tu fais une fixation sur son salon. Tu délires, ma pauvre.
- Pas trop chaud le café pour moi, s'il vous plaît.
Ce n'est pas le dernier Beaux-Arts
sur la commode ?
- Et deux sucres. Attendez, j'arrive.
Il lit Beaux-Arts
? Il est seul et il lit Beaux-Arts
? Il a une déco à chier, il est seul et il lit Beaux-Arts
? Ce mec est unique.
- Vous m'avez parlé ? Je n'ai pas entendu à cause du micro-ondes.
- Oui, je vous demandais si vous habitez ici depuis longtemps.
- Environ deux ans. C'était en juin.
Ses lectures ne déteignent pas sur son mauvais goût.
- Oui, deux ans, c'est ça.
Il n'a pas mauvais goût que pour le salon : la cuisine y a aussi droit. Autant la déco du salon fait dans l'abondance, autant la cuisine est minimaliste au possible. Et ces tasses ne ressemblent à rien. Il les a eu en promo ? Dix pour le prix d'une ?
- Un sucre ça ira, finalement.
Je n'avais jamais vu de tasses aussi ridicules. Les cuillères aussi sont ridicules. Je ne parle même pas de la tapisserie. Il y a de quoi se mettre une balle, ici.
- Désolé, vous m'avez dit deux sucres, je les ai déjà mis.
- J'ai dit deux sucres par habitude car le matin je prends toujours deux sucres dans ma tasse, mais les vôtres sont beaucoup plus petites. Je ne savais pas que ça existait des tasses aussi petites.
Pourquoi il se marre ? Je suis sérieuse.
- Je vous sers cinq autres tasses alors ?
Morte de rire. Un conseil : laisse tomber l'humour.
- Ce sera un peu sucré, ce n'est pas grave.
- Prenez le mien, je n'en ai mis qu'un.
- Merci, c'est gentil.
- Alors comme ça, vous travaillez chez
Harrivel ? J'adore le pain
bûcheron que vous y faîtes, il est délicieux.
- Non, moi je travaille chez
Martha, à gauche de la Mairie. Je vous ai dit à gauche, n'est-ce pas ?
J'ai bien dit à gauche ? Il me fait douter, ce con.
- Pas moyen de rattraper ça, n'est-ce pas ?
- Non, pas moyen. Mais vous savez, je ne fais pas le pain, je suis juste vendeuse. Et je suis de votre avis : le pain
bûcheron d'à côté est délicieux.
Je suis de votre avis : le pain bûcheron
d'à côté est délicieux gnagnagna gnagnagna.
- Vous voulez voir votre chambre ?
Si elle est du même acabit que le salon et la cuisine, non merci.
- Ma chambre ? Vous voulez dire que vous m'acceptez ?
- Pourquoi pas ? Vous êtes la première et vous me paraissez être tout à fait normale et saine d'esprit.
Que tu crois.
- Et le prix ?
- Celui que vous pouvez mettre. Ce n'est pas tant l'argent que je recherche.
- Que recherchez-vous ?
- Une présence.
- Vous n'avez jamais envisagé de prendre un chat ?
- Figurez-vous que j'y ai songé mais finalement, quand on y réfléchit, niveau conversation le chat c'est pas ça. Et je ne vous parle pas de la cuisine.
- Parce que je devrai faire la cuisine ?
- Non, je plaisante. Vous n'aurez bien évidemment rien à faire.
À part m'habituer à son sens de l'humour.
- Si ce n'est vous habituer à mon sens de l'humour.
- Ça ne me paraît pas bien compliqué.
Baratin, baratin, baratin. Ça y est, c'est dans la poche. C'est quand même con, un mec.
- Vous me la montrez alors ?
- Pardon ? Que ... quoi ?
- Ma chambre.
- Euh, oui ... tout de suite.
Fais semblant de n'avoir rien vu. Crispe les mâchoires. Avale ta salive. Regarde ailleurs.
- Suivez-moi.
Surtout, n'éclate pas de rire. Même pas un sourire, rien. Pense à autre chose. Siffle pour faire diversion, peut-être. Ta gueule, ne te fais pas rire. Ne pense à rien. Chut. Calme-toi, calme-toi, calme-toi. Calme-toi. Chut. C'est bon, le fou rire est passé. Ce doit être les nerfs. Et lui qui ne dit rien. Il ne peut pas parler pour que j'oublie ce qui vient de se passer ? N'importe quoi. Me présenter les pièces. Ceci est la salle de bain
. Ceci est un escalier qui date du Moyen-Age que les vikings ont foulé lors de leur passage en Normandie
. Il pourrait me baratiner, dire n'importe quoi, j'ai toujours été nulle en histoire. Je me demande à quoi il pense en ce moment même. À sa réaction saugrenue de tout à l'heure ? Non, j'ai dit de ne plus y penser alors n'y pense plus. Ouf, on est enfin arrivé.
- Voilà. Votre chambre.
- C'est grand.
C'est surprenant. Cette pièce est totalement différente des autres pièces.
- C'est joli.
C'est blanc. Uni. Sobre. Simple. Donc, pas ridicule. Le juste milieu entre le salon et la cuisine. Seule ombre au tableau : le bureau rose près de la fenêtre. Le ridicule ne tue pas. Et il n'a pas non plus l'air d'en avoir honte de son bureau Barbie
.
- C'est blanc.
Mais pour une chambre, ça manque de lit. Pourquoi il n'y en a pas ?
- Juste une question.
Tiens, Elle décoration
. Tout s'explique.
- Je peux repeindre si vous n'aimez pas le blanc. J'en ai pour une heure, peut-être deux mais pas plus. Quelle couleur préféreriez-vous ?
Aucune, je t'en supplie. Ne change rien. Laisse-moi la pièce la plus insipide de la maison.
- Non, ce n'est pas un problème. J'aime bien le blanc. C'est juste que je ne vois pas de lit.
- C'est un bureau. Pour l'instant. Vous amènerez ce qu'il faut pour en faire une chambre.
- Tous ces livres vont rester là ?
- Non, je vais les enlever, bien sûr.
Garde le Elle décoration
, tu en as besoin.
- Et si le bureau vous dérange, je peux l'enlever aussi.
- Je veux bien, merci.
Que cette pièce soit parfaite.
- Vous aurez la place ailleurs ?
- Oui, ne vous en faîtes pas. De toute façon, je comptais le mettre dans ma chambre. C'est l'occasion ou jamais.
Plus de conviction quand tu mens.
- Alors, ça vous convient ?
- Très bien. Je devrai m'y plaire. Une fois aménagée, je vais me sentir bien. Mieux que chez moi, en tout cas.
- Pourquoi ?
- Parce que c'est grand. Et c'est lumineux. Cette pièce semble agréable à vivre.
Pour une fois que je dis ce que je pense.
- Non, je veux dire pourquoi vous ne vous sentez pas bien chez vous ?
- J'y suis trop à l'étroit. Et j'en ai marre d'habiter encore chez ma mère.
Je lui donne mon âge ou pas ? Pourquoi pas ? Après tout, ce n'est pas ça qui peut me trahir. Surtout après le mensonge que je viens de lui sortir.
- À vingt-quatre ans, il est temps de se débrouiller seule, d'être un peu autonome.
Je suis sûre qu'il me croyait plus jeune.
- Vous ne pensez pas ?
On me croit toujours plus jeune. De trois ou quatre ans. Je ne sais pas pourquoi. Parce que j'habite chez ma mère ? Ça, c'est drôle. Tu devrais la noter.
- Effectivement.
Intéresse-toi à lui à présent, il sera flatté.
- Vous êtes parti à quel âge de chez vos parents ?
- Seize ans.
- Si jeune ?
Pourquoi si jeune ? Tu es devenu délinquant ? Tu volais des bagnoles ? Tu cambriolais des banques ? Tu agressais des vieilles dames ? Tu violais des passantes dans la rue ?
- Je suis parti parce que je ne pouvais plus supporter mon père. Il restait planté là, dans notre salon. Sur le canapé. Devant la télé. Éteinte. Et il ne bougeait pas. Il demeurait immobile. Les yeux dans le vide. Je ne sais pas ce qu'il regardait. Rien, probablement. Je ne sais pas à quoi il pensait. Je ne sais pas s'il arrivait encore à penser. Il ne vivait plus. Il n'existait plus. Et ce, depuis la mort de ma mère et de ma soeur.
Eh oui, ça arrive.
- Mon Dieu, que leur est-il arrivé ?
Quelle actrice.
- Un soir qu'elles revenaient du cinéma, elles se sont faites violées puis assassinées. Sans raison. Un homme qui passait par là. La police ne l'a pas retrouvé. Depuis ce jour, plus rien n'est comme avant.
Menteur, menteur, menteur.
- Vous ne semblez pourtant pas être en colère.
- Ça fait partie du passé, maintenant. J'ai réussi à oublier. Ça m'a pris du temps mais j'y suis parvenu.
- Vous avez réussi à oublier ? Votre famille meurt et vous, la seule chose qui vous vient à l'esprit, c'est l'oublier ? Faire comme si elle n'avait jamais été là pour vous quand vous en éprouviez le besoin ? Dans les moments de bonheur. Dans les moments de doutes.
- Je ...
- Vous n'avez pas voulu vous venger ? Retrouver cet homme qui a pris les personnes qui comptaient le plus pour vous et le tuer ?
Je devrais me calmer un peu. Prendre ma respiration et souffler. Il fait chaud ici, tout à coup. Le café m'est monté à la tête.
- Vous savez, ce n'est pas ça qui les aurait fait revenir. La vengeance ne résout rien. J'aurais regretté cet acte, par la suite.
- Mais vous vous seriez senti beaucoup mieux. Soulagé. Même si ce n'est que l'espace de quelques secondes. C'est toujours bon à prendre.
- C'est ce que vous auriez fait à ma place ? Tuer cet homme ?
- Oui.
Je n'ai pas dit que je devais me calmer, moi ?
- Désolée si je vous parais trop franche. Ça fait partie de ma personnalité. Je ne pardonne pas.
- Non, ne vous excusez pas. Au contraire, j'apprécie votre franchise. Vous semblez être à l'aise. C'est que vous vous sentez déjà chez vous.
Tu aurais dû sortir une phrase encore plus pathétique.
- Un autre café ?
- Non merci.
- Vous n'avez pas aimé ? On me dit que je le fais trop corsé.
- Non, il est très bien.
- Vous pouvez me dire la vérité. Vous allez habiter là, autant que le café vous plaise, à défaut de moi.
- Bon, c'est vrai, il est un peu fort. Deux sucres n'auraient pas été de trop, finalement.
Attention, séquence émotion.
- Changez juste le café, ne changez rien de vous.
Grâce à ça, je devrais pouvoir emménager d'ici quelques heures. Le temps que j'aille chercher toutes mes affaires, j'habite ici ce soir. Il ne refusera pas. À moins qu'il ait prévu quelque chose. Redécorer le salon. S'abonner à Maison Française
. Prendre moins de dix secondes pour sortir une phrase. Dans ces cas-là, je repousserai l'emménagement.
- Pourquoi ? Vous me trouvez assez fort comme ça ?
Baratin, baratin, baratin.
- Vous êtes tout à fait à mon goût.
C'est dans la poche : j'emménage ce soir.
- Quand puis-je emménager ?
- Quand vous le souhaitez.
- Dans l'après-midi, c'est possible ? Vers 15 heures ?
- Aujourd'hui ?
- Pourquoi pas ?
- C'est juste que ...
Je te prends au dépourvu ? Je sais. N'empêche que tu vas accepter.
- Je n'avais pas prévu un emménagement aujourd'hui mais ça peut se faire, pas de problème. Vous voulez que je fasse des retouches ? Peinture, tapisserie, ou autre chose ?
- Non, c'est très bien comme c'est.
Je suis sûre qu'il n'aime pas la déco de cette pièce. Moi, je l'aime comme elle est. Désolée d'avoir bon goût.
- Ça vous laisse le temps d'enlever le bureau et vos livres ?
- Oui.
De toute façon, je ne te laisse pas trop le choix.
- Et aussi de nous préparer un bon dîner pour tous les efforts qu'on aura fait dans la journée.
C'est une invitation ? Il m'invite à dîner ? Je ne pensais pas qu'il aurait eu le cran de faire le premier pas. Il faut dire que je l'ai un peu aidé avec mes ne changez rien de vous
, mes vous êtes tout à fait à mon goût
et mon désir d'emménager dès cet après-midi. Et si j'acceptais ? Je vois qu'il me trouve attirante. Je vois qu'il a envie de moi. Je devrais accepter.
- C'est avec grand plaisir que j'accepte.
Il est définitivement sourd. Je pencherais plus pour dix ans, finalement. Dix ans de célibat et de plaisirs solitaires.
- Vous semblez être ailleurs.
- Pardon ?
- Je disais que vous sembliez être ailleurs.
- Ah, désolé. Je réfléchissais. Ce n'est pas grave pour ce soir, je comprends que vous ne puissiez pas.
- Vous ne semblez pas être ailleurs : vous êtes ailleurs. Je viens de vous répondre que c'est avec grand plaisir que j'accepte. Enfin, tout dépend du menu. Que comptez-vous faire ?
J'espère qu'il n'a pas aussi mauvais goût en cuisine qu'en décoration.
- Appeller
La Tour De Pise et commander deux pizzas.
- Tout bien réfléchi, je dîne chez ma mère ce soir.
Comment est-ce que j'arrive à être drôle avec ce mec ? Ça m'étonne de moi.
- Je ne sais pas. Mexicain, ça vous branche ?
- Oui, ça me
branche.
- Quoi , vous n'allez pas me reprocher d'essayer de me mettre à l'aise ?
- Ce n'est pas une raison pour utiliser de tels mots. Parlez avec vos mots. Pourquoi n'êtes-vous pas à l'aise avec moi ?
- J'ai l'impression d'être chez le psy tout à coup. Je vous devrai combien à la fin de la séance ?
- Le premier mois de loyer gratuit.
- Vous semblez tellement à l'aise comparée à moi.
- Je ne le suis pourtant pas plus que vous.
- Rencontrer quelqu'un est toujours ...
Ça va faire à peine une demi-heure qu'on se connait et il va me proposer de sortir avec lui ? Il est en manque, ce garçon. Je comprends pourquoi c'est arrivé.
- Vous savez, dans ce genre de situation ...
Il va me demander en mariage ou quoi ?
- Quand deux personnes se rencontrent ... pour la première fois ...
Qu'est-ce qu'il raconte ? Il n'arrive pas à sortir deux mots sans bafouiller. Il est encore plus stressé que moi alors que lui ne me connait pas. Enfin, croit ne pas me connaître. Il aura des surprises. Bon, il la finit sa phrase ou pas ?
- Il y a des fins à toutes ces phrases ?
- Ce que j'essaie de dire, c'est qu'il réside toujours une certaine tension entre deux personnes, qu'elles se connaissent depuis vingt minutes ou depuis vingt ans, sans qu'elles n'aient nécessairement envie de coucher ensemble. Entre deux personnes subsistent des non-dits, des hésitations, des tensions sexuelles, des regards ambigus, des incompréhensions, des doutes.
- Même entre deux personnes d'une même famille ?
- Oui, je le pense. J'ai toujours été attiré par ma mère. Ça vient probablement du fait qu'elle m'a allaité trop longtemps. Et j'étais amoureux de ma soeur. Jusqu'à l'âge de huit ans, on jouait au docteur dans notre chambre : on se regardait, on s'effleurait, on se touchait. Et je soupçonne même mon père d'avoir couché avec ma mère.
Je commence à avoir une crampe à la mâchoire à force de devoir rire.
- Donc, d'après vous, il y aurait entre nous une tension sexuelle ?
Est-ce que c'est une bonne idée de flirter avec lui ? Vers quoi je me dirige ?
- Oui.
A priori
, il n'a pas baisé depuis pas mal de temps donc je devrais le laisser mariner un peu. Lui faire croire que je suis partante. Il le mérite. Il mérite bien plus encore.
- Vous ne me contredirez pas sur le fait qu'aborder une personne du même sexe est plus simple qu'aborder une personne du sexe opposé.
- Je le reconnais.
- Vous seriez un homme, on serait déjà écroulés sur le parquet, totalement ivres, en train de se dire qu'on est les meilleurs amis du monde.
- À neuf heures du matin ?
- Bon, j'exagère un peu.
- Désolée d'être une femme.
- Ne soyez pas désolée. C'est juste que je n'ai eu que très peu d'amies qui soient des femmes. Cela prendra du temps avant que je ne sois totalement à l'aise avec vous.
- Ça ne fait rien, on ne sera écroulés sur le parquet que ce soir.
- Non, laissez-moi plus de temps.
- Demain soir ?
- Très bien.
Ça y est, je ne sens plus ma mâchoire.
- Vous seriez un homme, je vous aurais tutoyée dès le début. Qu'est-ce que vous en dîtes ?
- Tu as raison. Et ne pas me demander mon prénom avant de m'accepter comme colocataire est-il en rapport avec le fait que je ne sois pas un homme ?
- Non, j'ai simplement totalement oublié, désolé.
- Il est encore temps de te rattraper, tu sais.
- C'est vrai. On reprend tout depuis le début.
Si ça peut te faire plaisir.
- Bonjour.
- Bonjour.
Autant jouer le jeu, qu'il ne soit pas plus ridicule qu'il ne l'est déjà.
- Vous venez pour quoi ?
- C'est au sujet de votre annonce. Je recherche un logement dans les parages. Blablabla. En ce moment, j'habite à dix minutes de la boulangerie. Blablabla. Je voulais juste savoir si vous recherchez encore un colocataire. Parce que ça m'intéresse drôlement.
- Ah ?
Il a vraiment du charme. Ce doit être pour ça que je ne suis pas aussi furieuse que je pensais l'être. Son physique atténue mon agressivité.
- Euh, entrez.
- Merci.
- Vous vous appellez comment ?
- Jade. Et vous ?
- Jérôme.
- On se tutoie, Jérôme ?
- D'accord.
- J'ai déjà l'impression de mieux te connaître.
Il devrait pouvoir se taper les filles qu'il veut avec ce visage de tombeur si sa timidité ne lui en empêchait pas. Car c'est sûrement sa timidité qui l'a lâché ce soir-là. Elle a fini par se faire marcher sur les pieds. Elle a laissé son poste vacant. À elle s'est substitué un désir plus fort, plus intense, plus important : le sexe.
- Tu veux dormir là, ce soir ?
La preuve.
- Je devrai bien puisque j'aurai amené mon lit.
Bonne réponse. Un ton tout à fait naturel. Aucun trémolo perceptible dans la voix. Aucun geste brusque révélant ma crainte.
- Ce n'est pas faux. Tu voudras que je t'aide à emménager ?
- Non, tu auras déjà bien assez à faire à cause de moi.
Je devrais accepter. Il ne doit pas savoir qu'il me terrorise.
- Je n'en ai pas pour longtemps, tu sais. Je démonte le bureau, je range les bouquins : en une heure ou deux, c'est fait.
- Si on s'entraidait ?
- Comment ça ?
- Je t'aide à déplacer ton bureau, on n'aura pas besoin de le démonter si on s'y met à deux donc on gagne environ une heure cinquante. Ensuite, tu m'aides à emménager et on finit en milieu d'après-midi.
Un ton toujours naturel. Aucun trémolo perceptible dans la voix. Aucun geste brusque révélant ma crainte qui ne fait que s'accentuer. Bref, tout va bien.
- Non, ne t'embête pas avec moi, ce n'est qu'un bête bureau, tu sais. Occupe-toi de ton petit bazar, prends ton temps.
- Ça apprendrait à mieux nous connaître, non ?
S'il refuse, ce n'est pas un mal, je le connais suffisamment comme ça ce ...
- D'accord.
Pour une fois, il répond vite. Je dois vraiment lui plaire.
- Et peut-être plus si affinités.
Je devrais en profiter. Coucher avec lui. Ce serait parfait. Je couche avec lui, il tombe fou amoureux de moi, puis peu après je le largue. Et quelques semaines après, je fais ce que j'ai à faire. Pas plus de quelques semaines, qu'il ne se remette pas de notre rupture. Oui, je devrais faire ça.
- ...
Pourquoi est-ce qu'il ne me répond pas ? Il est à ce point gêné par ce que je viens de lui dire ? Pauvre type.
- J'espère, je ne t'ai pas choisie pour rien.
Il essaie de faire comme si je ne lui faisais aucun effet. Est-ce qu'on peut être aussi pathétique ? Vivement que je largue cet abruti.
- Quoi qu'il en soit, ...
Que je lui fasse subir la pire des épreuves. Qu'il sache à quel point c'est douloureux.
- coloc', ...
Pathétique.
- Il vaudrait mieux s'y mettre dès maintenant si on veut finir tôt, tu ne penses pas ?
- Tu as raison. Mais avant, je peux passer chez moi pour me changer ?
- Bien sûr, pas de problème.
- J'en ai pour dix minutes. Profites-en pour prendre une douche.
Il est vraiment temps que je parte, je ne me contrôle plus. Je ne peux pas rester une minute de plus dans cette foutue baraque. Si je vois encore sa gueule, je serais capable de le tuer. Ou de me jetter sur lui. Je ne sais pas pourquoi j'éprouve cette sensation. J'ai envie de me le faire. Je vais me le faire. Je vais me le faire et je vais le faire souffrir jusqu'à ce qu'il comprenne sa douleur. Il faut que je me calme. J'y vais sinon je ne sais pas ce que je fais. Ce qui est sûr c'est que je ferais un truc que je regretterais. Quel qu'il soit. Je dois attendre. Me remettre les idées en place.
- À tout à l'heure, Jérôme.
- À tout à l'heure.
Abruti.