Mascarade

- Vous n'avez aucune originalité, inspecteur.
L'homme que Steve apercevait dans le miroir de l'entrée lui convenait enfin.
- Ce n'est pas mal.
On verra bien, pensa-t-il en prenant une profonde inspiration avant de refermer soigneusement la porte derrière lui.

***

- J'avoue, c'est moi. C'est moi qui l'ai tuée. J'ai sorti mon flingue et lui ai mis deux balles dans le crâne. Je l'ai ensuite amenée dans le terrain vague, près de chez moi, puis l'ai arrosée d'essence. Pendant qu'elle se consumait gentiment, je me suis allumé une cigarette et j'ai fermé les yeux. Et j'ai ri. Je ne peux pas vous donner la raison pour laquelle j'ai ri puisque je ne la connais pas moi-même. Mais le fait est là : j'ai ri. Je venais d'assassiner froidement une femme et je riais. Je regardais son corps se désagréger progressivement et je riais. Malgré moi. J'étais effrayé par ce fou rire que je ne parvenais pas à arrêter. Ce ne fut que lorsque la dernière flamme disparut que je repris mes esprits. J'ai ramassé le tas de cendres encore incandescent, que j'ai jeté dans les toilettes, puis je suis allé me coucher sans aucun scrupule : il n'y avait plus de corps, je n'avais donc tué personne. Le lendemain, j'ai balancé la mâchoire à la poubelle après l'avoir rincée et m'être amusé avec. Elle me rappelait mon enfance. Vous savez, ces mâchoires qui, après avoir déclenché un mécanisme, se mettent à claquer des dents. Quoi qu'il en soit, en ce moment même, elle est précisément enterrée quelque part, parmi des tonnes de déchets. Vous pouvez aller vérifier si vous avez des doutes.
- Tu te crois malin ?
- Pas plus qu'un autre.
- Si tu as réellement assassiné cette prostituée, je suppose que c'est aussi toi qui a assassiné toutes les autres ? C'est la septième qui disparaît en cinq ans.
- Ne me remerciez pas.
- Pourquoi les avoir tuées ?
- Pourquoi ? Vous me demandez pourquoi ? Qu'est-ce que ça peut vous faire ? Je suis là, c'est le principal, non ? J'ai eu le courage de venir jusqu'ici et d'avouer mes fautes, le mystère est résolu, au suivant.
- Ce n'est pas aussi simple. Je n'ai aucune preuve, je ne peux pas t'arrêter.
- Le fait de tout vous dire de vive voix n'est pas une preuve ?
- Non, d'autant que tu n'as pas de casier judiciaire.
- En revanche, si je vous insulte ici et maintenant, vous m'arrêtez ?
- Evidemment.
- J'aurais donc un casier judiciaire ?
- Oui.
- Vous me mettriez alors en taule pour les meurtres que j'ai commis ?
- Toujours pas.
- Pourquoi ?
- Ecoute, des rigolos dans ton genre, j'en vois tous les jours. Je sais que tu n'as pas assassiné ces femmes, alors n'insiste pas. Qu'est-ce que tu veux prouver en affirmant avoir commis ces meurtres ?
- Je fais tout ça pour que vous sachiez que je suis sincère et que je regrette mes actes, quels qu'ils soient. Vous me croirez ou pas, inspecteur, mais vous venez de m'aider comme personne d'autre n'aurait pu le faire et je vous en remercie. Vous m'allégez d'un lourd fardeau. Comprenez-moi, j'avais sept meurtres sur la conscience, je ne parvenais plus à garder ça en moi. Vous me direz, j'aurais pu aller dans une église. Seulement, me confier à quelqu'un que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam me paraît totalement absurde. Vous étiez la seule personne capable de me sortir de là. J'ai donc préféré me rendre au commissariat, au risque de finir en prison. A présent, je suis soulagé. Libéré de cinq ans de pression permanente. Je ne regrette pas d'être venu me confesser. J'avoue que c'était même presque trop facile.
- Que voulez-vous dire ?
- Tout ceci n'est qu'une mise en scène, inspecteur. Vous êtes un acteur. Un pantin facilement manipulable.
- Je ne comprends pas.
- Vous avez vu Usual Suspects ? Bien sûr que vous l'avez vu, quel flic ne l'a pas vu. Vous vous souvenez de la fin ? Les papiers accrochés au mur, la tasse. La fameuse tasse. C'est une idée remarquable, vous ne trouvez pas ? J'ai un ami dans la police qui m'a dit que, quelques mois après la sortie du film, ils se sont aperçus s'être fait berner à plusieurs reprises de cette façon. Depuis, ils boivent leur café dans des gobelets. Bref, ce que je voulais dire, c'est ceci : le personnage qu'incarne Kevin Spacey possède une imagination étonnante dans une situation aussi critique. Il ne se laisse pas envahir par la peur. Le moindre mot de travers et c'est la taule à vie, il le sait, mais il reste maître de lui-même. Sang-froid. Calme. Aplomb. Bien que l'idée soit vicieusement ingénieuse, une capacité d'improvisation si créative et d'assimilation par la mémoire de tant d'informations mensongères est totalement improbable. Evidemment, cela reste un film. Je ne suis pas Verbal Kint, comme personne ne peut l'être dans une condition telle que celle-ci. Les cinq minutes que nous venons de passer ensemble, inspecteur, je les ai peaufinées pendant très longtemps. Aucune improvisation. Que du par coeur. Car, vous savez, à l'inverse de Verbal Kint, je suis très mauvais improvisateur. Très mauvais interlocuteur. Je suis incapable de sortir une phrase sans bafouiller. Je cherche sans cesse mes mots. Lorsque l'on me pose une question, je réagis lentement : je pense au fait de devoir trouver une réponse et non à la réponse elle-même. Ces cinq années m'ont donc été profitables. Elles m'ont permis d'analyser chaque mot en détail. Dès la première seconde où je suis entré dans cette pièce, j'ai joué mon rôle à merveille. Je vous ai simplement récité mon texte. Un texte que je me suis répété en boucle chaque jour pendant près de cinq ans. Un texte dont chaque réplique a été soigneusement travaillée. Même les vôtres. J'ai lu tous les Agatha Christie. J'ai regardé des centaines de polars. Des films noirs. Des films policiers. Des films d'espionnage. Des séries télévisées. Je les ai tous passés au peigne fin afin de ne faire aucun faux pas. Je connaissais à l'avance la moindre de vos réactions, le moindre de vos gestes, la moindre de vos intonations. Avant même que vous n'ouvriez la bouche, je savais exactement ce qui allait en sortir : des répliques toutes faites. Vous n'avez aucune originalité, inspecteur.

# Online seit Freitag, 10. März, 2006 um 12:26

Mon Ange

Mon Ange
- J'ai peur.
- Moi aussi.
- Non, je n'ai pas peur de la mort. J'ai peur que tu ne m'échappes.
- Je serai toujours là, Jérôme.


***


- Je suis désolé.
Tu n'as pas à être désolé.
- Je n'ai pas réussi. Je ne comprends pas. Je voulais continuer le chemin avec toi, comme on se l'était promis. On avait enfin trouvé le bonheur. Cette lumière blanche qui apaise.
Pourquoi ne pas avoir voulu connaître ce bonheur ?
- Je n'ai pas eu le courage de faire le premier pas.
Tu m'as dit que je pouvais avoir confiance en toi.
- Toute ma vie n'a été que les prémices d'un nouveau départ. Un recommencement avec toi. Seulement, j'ai doûté. Je t'ai trahie alors que j'avais toute ta confiance.
J'étais ton Ange, pourtant. Rappelle-toi.
- Tu étais mon Ange. Tu l'es encore. Tu le seras toujours, crois-moi.
Je veux te croire.
- J'ai beau être mort, je penserai sans cesse à toi. Jusqu'à l'infini.
Pourquoi es-tu mort ?
- Sans toi, je ne suis plus rien. Je suis mort à cause de toi. Tu m'as littéralement tué.
Je ne t'ai pas tué.
- Je sais que tu n'en avais pas l'intention. Tout est ma faute. Il m'aurait suffi de te suivre pour que tout se déroule comme prévu.
Il en est encore temps. Je sais que tu peux le faire. Tu peux être à mes côtés, tu m'entends ?
- J'aimerais tellement savoir si tu m'entends ou pas.
Je t'entends, Jérôme. Je t'entends.
- Au fond de moi, je souhaite que tu ne m'entendes pas.
Pourquoi ?
- Tu dois me trouver stupide. Et lâche. L'espace d'un instant, je n'ai pas cru à notre histoire. J'ai ouvert les yeux trop tôt et j'ai vu la réalité. Ce n'est pas la mort qui m'effrayait, c'était l'idée d'une existence éternelle ensemble. Rien que tous les deux. Je n'étais pas encore prêt. J'aimerais revenir en arrière et recommencer avec toi. Faire le premier pas et t'accompagner dans ce précipice pour revivre à tes côtés. Pourquoi ne suis-je pas mort avec toi, mon Ange ?

# Online seit Sonntag, 06. November, 2005 um 05:31

Bienvenue dans la vraie vie 2 : Un Espoir Cancéreux

Bienvenue dans la vraie vie 2 : Un Espoir Cancéreux
La télomérase : la protéine de l'immortalité ? Voilà comment tout a commencé. De simples mots lus à la va-vite via internet - je ne sais plus de quelle façon j'ai atterri sur ce site : à l'origine je cherchais une recette de lasagnes - et voilà que mes espérances auxquelles j'ai fait abstraction toutes ces années refont surface. L'espace de quelques heures je suis retombé en enfance. Je me suis dit que tout était encore possible. Je me suis mis à rêver de ma vie. Une vie différente de celle que je m'imaginais jusque là. Un avenir. Un réel avenir. Pas ces quelques années de présence physique quotidienne dans un bon cinq mètres carré, me fondant dans la masse et broutant ma part parmi tous les autres mammifères en costard. J'ai cru au bonheur ce soir-là. Ce bonheur parfait tant décrit, tant vénéré, tant sacralisé et si peu vécu. Ce bonheur que je niais en bloc. « De l'utopie », m'écriais-je. « Une supercherie », m'indignais-je. « On ne le perçois qu'à travers la musique. Parfois, à travers les films. Mais c'est tout. On ne vit pas notre bonheur. On vit celui des autres. Un bonheur imaginé par tous ces artistes : compositeurs, réalisateurs, interprètes, peintres - écrivains ? -. Un bonheur créé de toutes pièces pour qu'on croit en l'existence humaine. Pour qu'on n'aille pas tous se jetter dans le vide. Notre statut de mortel est un frein au bonheur. Il nous permet seulement d'accéder à un bonheur limité, frustrant, triste. » Je ne fais que transcrire les propres propos que j'ai pu tenir de-ci de-là. Mais voilà qu'on ose me prétendre le contraire : que le bonheur existera. Dans quelques années. « Peut-être dans les prochains jours », espérais-je naïvement. J'ai parcouru l'article sur internet mais, mis à part le titre, je n'en ai pas retenu grand-chose. Trop scientifique pour moi. Quel con d'avoir fait littéraire. Si j'avais su qu'une enzyme nommée télomérase avait été découverte depuis plusieurs années et qu'elle avait le pouvoir de rendre la cellule immortelle, j'aurais écouté ma mère. « Prends scientifique mon chéri, tu es plutôt doué en maths. » Je n'étais malheureusement pas doué en science et vie. Tout ce que j'ai compris de l'article, c'est que la télomérase a été découverte en 1994 par un chercheur ontarien. Pendant une bonne demi-heure j'ai cherché sur internet une photo de lui pour l'encadrer et l'accrocher au-dessus de mon lit. N'en ayant trouvé aucune, je suis allé dîner. J'étais surexcité. Je tremblais de tous mes membres. Je ne tenais plus en place. Je me souviens avoir mangé un peu partout dans l'appartement, debout, mon assiette à la main : dans le salon, dans la chambre, sur le balcon, et même dans la salle de bain - je voulais voir l'expression de mon visage se métamorphoser en réalisant que l'espèce humaine n'était peut-être finalement pas foutue -. « Il y a de l'espoir. » Je suis retourné devant mon écran d'ordinateur. J'y suis resté une bonne partie de la nuit, laissant en suspens la nouvelle encore sans titre dont j'avais débuté l'écriture - que j'ai par la suite intitulée Bienvenue dans la vraie vie -, à la recherche d'autres informations sur la télomérase. Télomérase : l'enzyme de vie ou de mort. Une course vers l'immortalité. L'enzyme de la jeunesse éternelle. Plus j'ouvrais de fenêtres, moins j'avais l'oeil sur le contenu des articles. Je ne lisais plus que les titres. Je les faisais défiler devant mes yeux. Je ne me contrôlais plus. « Je vais vivre. Je vais vivre encore et encore. La mort ne m'attend plus. Elle ne va faire que passer devant moi, derrière moi, près de moi. Dorénavant, ma seule crainte sera de me faire toucher par la mort. Une mort accidentelle et non naturelle. La mort naturelle ne sera plus. L'homme l'aura vaincue. Après toutes ces années il en sera venu à bout. Grâce à lui, grâce à moi, je pourrai esquiver la mort, la montrer du doigt, lui rire au nez. Je la ridiculiserai. Elle ne sera plus maître de ma vie. Ma vie sera mienne. Ma vie sera belle. Ma vie sera heureuse. Le bonheur frappera enfin à ma porte et je lui ouvrirai, il me sourira et je lui sourirai en retour, il s'essuiera les pieds sur le welcome que je me serai procuré spécialement pour lui, je lui ferai la bise, deux baisers sur chaque joue, gauche droite gauche droite, puis quand on aura suffisamment fait connaissance, on deviendra amants : on s'aimera, on ne pourra plus se passer l'un de l'autre, on existera pour de bon. Ma vie est belle. Ma vie est éternelle. Depuis quelques heures. » Mes pensées m'envahissaient. Je débordais de joie. Les titres défilaient les uns après les autres à toute vitesse jusqu'à ce que l'un d'eux attira mon attention - il était 1 h 30 -. La télomérase, fontaine de jouvence ou protéine cancéreuse ? Je me suis empressé de lire l'article tout en sachant que ce que j'y découvrirai ne me plairait pas. Je savais que je n'aurais pas dû le lire. Je voulais croire à cette histoire d'immortalité. Je voulais m'y raccrocher comme je me raccrochais étant enfant à l'existence du Père-Noël. J'avais besoin d'y croire. J'avais besoin de ma télomérase. Elle était ma seconde chance d'être heureux. Elle était mon second Père-Noël. Le premier m'ayant été douloureusement arraché en même temps que ma première dent de lait, je n'avais plus rien sur quoi fonder tous mes espoirs. « Ni Dieu, ni être : l'éternité redevient à l'image de Dieu un vague sujet de préoccupation, une illusion quelconque, un fantasme abstrait. » (...) on pourrait augmenter l'espérance de vie des individus. Mais pour l'instant, on vise plutôt à rallonger la vie des cancéreux (...) « C'est vrai quoi, après tout l'immortalité n'est qu'un léger détail, une broutille dans la découverte scientifique. Mieux vaut sauver quelques milliers d'individus qui se laissent pousser la tumeur plutôt que six milliards en parfaite santé. » La colère s'était emparée de moi. Ma joie s'était envolée, mes espoirs écroulés, ma vie évanouie dans la nature comme rappelée à l'ordre. « C'est le cheminement des choses. On ne peut pas être sauvés. Personne n'a le pouvoir de nous sortir de notre condition de nés morts. Nous sommes condamnés. Condamnés à vivre puis à mourir, à vivre puis à mourir, à vivre puis à mourir. Les uns après les autres, bien en rangs d'oignons. Ne poussez pas, derrière. C'est chacun son tour. Faites la queue, comme tout le monde. » A partir de ce soir-là, une nouvelle crainte m'obsédait : je voyais la mort sous un autre angle. Tous ces faux espoirs que j'avais fondés sur la télomérase m'ont appris que la mort peut surgir n'importe où et à n'importe quel moment. Depuis, je suis terrorisé rien qu'à l'idée de devoir sortir le chien ou de traverser la rue. « On n'est jamais à l'abri d'un accident », me répétais-je. Cette crainte me poursuivait davantage chaque jour jusqu'au jour où j'ai compris que j'étais moi-même à l'origine de cette nouvelle crainte ainsi que de toutes celles qui la précédaient. Je ne veux pas que mon fils subisse les mêmes craintes que moi, ni aucune autre qui concerne de près ou de loin cette satanée mort dont je ne veux plus entendre parler au jour d'aujourd'hui. Mon fils restera loin de tout ça. Lui seul demeurera. Il existera pleinement. Il sera véritablement heureux dans ce bas monde car la mort ne le touchera pas. Elle ne lui viendra pas à l'idée. Elle ne se glissera pas dans son esprit. Je le protègerai tout le temps que je pourrai, tout le temps que ma courte existence me le permettra. Je le sauverai de la peur, de l'angoisse, de la torture. « C'est ta lettre au Père-Noël, fiston ? », « oui. », « alors, qu'est-ce que tu vas demander ? », « une playstation, des rollers et des centaines d'années de vie supplémentaires. Comme ça, je pourrai vivre pour toujours. », « c'est une bonne idée, dis-moi. Quand j'avais ton âge, j'ai aussi demandé la même chose au Père-Noël. », « il t'a donné combien d'années de vie ? », « il m'en a donné pour très longtemps, ne t'en fais pas. », « et moi, tu crois que j'en aurai aussi pour très longtemps ? », « oui, j'en suis sûr. » Mon devoir paternel prendra le dessus sur ma cruelle condition de mortel. « Mais il faut que tu sois bien sage. Alors, lave-toi les mains et va faire ton lit. »
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# Online seit Sonntag, 30. Oktober, 2005 um 09:39

Geändert am Mittwoch, 23. Mai, 2007 um 05:32

Enfer Bleu : Lundi 28 Février 2005, 12 h 13 (chapitre 14)

Cher Jérôme,

désolée d'en être arrivée là mais tu l'as bien mérité. Tu veux savoir pourquoi j'ai tué ton enfant ? Je vais te le dire, rassure-toi. Ce n'est pas un acte gratuit. Je l'ai fait parce que tu m'as pris les deux personnes qui comptaient le plus pour moi. Ma mère et ma soeur. Tu les as violées, tu t'en souviens ? Je m'en souviens. Je m'en souviens trop souvent. Je ne sais pas ce qui m'a pris, ce jour-là. Bien sûr que non, tu ne te souviens pas d'elles. Elles n'étaient qu'unes de tes nombreuses victimes, je suppose. Elles ont été les seules. Je regrette sincèrement cet acte abominable. J'ai honte. Je n'allais pas bien. Ma vie était compliquée. Lamentable. Je ne me sentais vivre que lorsque je buvais. Je suis longtemps resté alcoolique après ce que j'avais fait. Tu les as violées et assassinées. Devant mes yeux. Je n'avais que huit ans. Ça t'excitait, sale fils de pute ? Ça t'excitait que je te mate en train de baiser ma mère et ma soeur ? Ma soeur qui n'avait que six ans. Pourquoi elle ? Pourquoi elle et pas moi ? J'étais bourré. Je n'avais pas conscience de ce que je faisais. J'avais besoin de me défouler. Sur n'importe qui. Elles passaient par là. J'aurais pu hurler ou m'enfuir. Mais je ne l'ai pas fait. Tu veux savoir pourquoi ? Tu veux savoir pourquoi je suis restée là, devant toi, comme une conne, sous la pluie, mon sachet de réglisses à la main ? Les nausées reviennent. Parce que je te connaissais. Je savais qui tu étais. J'avais vu des photos de toi. Des photos de moi ? Je pensais que tu étais content de nous revoir. Je pensais que tu t'amusais avec ma mère et ma soeur. Je pensais que c'était pour rire. Tu rigolais. Tu les appelais « mes Princesses ». C'est le surnom que je donne à chacune des femmes avec qui je baise. Je n'ai réalisé ce qui était en train de se passer que lorsque tu as commencé à les frapper. Violemment. Elles hurlaient. Je les entends encore. Des cris perçants, stridents. Elles auraient alerté quelqu'un si je ne les avais pas fait taire. Mais je ne voulais pas les tuer. Je voulais juste me défouler. Prendre mon pied. Baiser. J'ai cru que tu en voulais à maman d'attendre un bébé. Un bébé ? Je ne savais pas. Je n'aurais jamais osé si j'avais su. Toutes ces images refont surface. Elles me hantent. Elles m'envahissent. Elles m'obsèdent. Un bébé qui ne soit pas de toi. Pas de moi ? Une petite Jade. Jade ? Mais lorsqu'elles ont crié ton nom, tu as continué de plus belle. J'en viens à croire que tu ne nous as pas reconnues. Mon Dieu, je les connaissais ? Tu les as rouées de coups comme si elles avaient quelque chose à se reprocher. Alors que c'est toi qui avais quelque chose à te reprocher. Tu n'as jamais été là. Non, ce n'est pas possible ? Pas elles ? Ni pour moi, ni pour maman, ni pour Sarah. Sarah, ma petite Sarah ... Tu m'écoeures. On se revoit en Enfer, papa.


Ta petite fille, Océane.



FIN

# Online seit Samstag, 22. Oktober, 2005 um 04:44

Enfer Bleu : Vendredi 25 Février 2005, 11 h 35 (chapitre 13)

Ils m'ont enfermée. Ces salauds m'ont enfermée. Je n'ai pas eu le temps de quitter la ville qu'ils étaient déjà à mes trousses. Comme si j'étais dangereuse. Pire : comme si j'étais folle. Je ne suis pas folle. Je suis pleinement consciente de ce que j'ai fait. Je me rends compte que j'ai fait une erreur. J'aimerais tant leur expliquer mais je sais qu'ils ne comprendraient pas. Ils sont incapables de comprendre. Le gamin n'était pas normal. Il était différent. Différent des autres. Il devait mourir. Un jour ou l'autre. Autant que ce soit le plus tôt possible, m'étais-je dit. Avant qu'il ne comprenne ce qui lui arrive. Avant qu'il ne souffre. Je l'ai fait pour lui. Pour son bien. Et pour me venger de son père. D'une pierre, deux coups. Mon plan était parfait. Je l'ai posé sur mon ventre. Il était si petit. Si fragile. Si laid. C'était de mon devoir. Je l'ai longuement regardé, allongée sur mon lit d'hôpital. Non pas que j'aie eu des doutes sur ce que j'étais censée faire. Je ne comprenais tout simplement pas l'intérêt que suscitent ces minuscules choses. Je n'ai porté le premier coup qu'une fois le gosse endormi. Je l'ai frappé spontanément. Je n'ai pas réfléchi, sur le moment. Il s'est mis à hurler, j'ai donc continué pour ne pas qu'il ameute tout l'hôpital. J'avais demandé à ce qu'on ne me dérange pas de la journée mais les infirmières pourraient rappliquer dans ma chambre à la demande d'une autre maman dont les bruits l'auraient intiguée. J'ai attrapé le gosse par le cou et l'ai balancé de toutes mes forces contre le mur qui me faisait face. J'ai entendu un bruit sourd, puis plus rien. Sur l'instant, je me suis demandé si ce que je faisais était finalement la meilleure chose à faire pour me venger de son foutu père. Je ne me sentais pas bien. La tête me tournait. Je voyais des milliers de petits points noirs devant mes yeux. Mais c'était trop tard, je ne pouvais plus faire marche arrière. Je me suis levée pour voir l'état du monstre que j'avais mis au monde. Il était sur le sol, envahi de spasmes incontrôlés et produisant de petits sons aigus. Je l'ai ramassé et l'ai tenu par un pied. Il ballottait au bout de la jambe, totalement désarticulé. Je n'avais pas l'impression de tenir dans ma main un être humain. Je percevais encore sa respiration, faible, étouffée. J'ai essayé de le tordre dans tous les sens pour entendre ses os se briser mais il était déjà démembré de toutes parts. Je lui ai tenu la tête entre mes mains que j'ai resserrées fermement. Je n'eus pas à forcer, sa tête explosa aussitôt, comme un ballon de baudruche, répandant du sang sur mes vêtements, sur mon visage, sur les murs. Le minuscule corps tomba sur le sol, inerte, gisant dans son sang. Un rouge parfait, éclatant. Un liquide ni trop épais, ni trop fluide. Je l'ai goûté. Il était encore chaud. En se mêlant à ma salive, j'ai eu l'impression de manger du réglisse, comme quand j'étais petite fille. J'ai regardé tout ce sang s'étendre sur le carrelage de la chambre et j'ai pleuré. J'ai léché tout le sang, jusqu'à la dernière goutte. Pour qu'il n'y ait plus de trace. Pour qu'on ne sache rien. J'ai ensuite pris le corps resté inanimé sur le sol et l'ai vidé de son sang. En prenant la paire de ciseaux que j'avais demandée à l'infirmière le matin même, j'ai vomi. La couleur n'était plus aussi belle. La texture était devenue épaisse et grumeleuse. Je n'avais aucun moyen de nettoyer, j'ai donc laissé tel quel. Je serai déjà partie lorsque l'infirmière passera me voir, me disai-je pour me rassurer. Avec la paire de ciseaux, j'ai découpé chaque partie du corps : une main, un bras, un avant-bras, un bassin, un pénis, et ainsi de suite. Puis, je les ai soigneusement enveloppés dans une grande serviette et suis passée au nez et à la barbe des infirmières et des médecins. En ville, j'ai acheté des dizaines de paquets de réglisses, du papier cadeau bleu, du ruban bleu et de la peinture bleue. J'ai remplacé le sang par la peinture en en laissant sur chaque membre du gamin que j'ai déposé dans un carton dans lequel j'ai déversé tous les réglisses. J'ai refermé le carton et l'ai emballé afin de le déposer chez ce fils de pute avant qu'il ne rentre du boulot. J'aurais pu tuer le chien mais je ne l'ai pas fait. Je m'y suis attachée à ce chien. Bref, tout s'est passé sans encombre. Ou tout du moins, je le croyais. Depuis hier, j'ai des remords. La panique a commencé à me gagner peu à peu. Aujourd'hui, j'ai peur. Je n'ai pas peur d'être enfermée dans cet hôpital de fous, je n'ai pas peur d'eux, non : j'ai peur de mes sentiments. Ils m'échappent. Ils ne m'appartiennent plus. Mon plan s'est déroulé comme je le voulais, alors pourquoi, depuis ce matin, ai-je envie d'en finir ? Je me suis vengée. Il a perdu. Ce fils de pute a perdu. Je lui ai fait subir ce qu'il m'a fait subir. Il en a pour des années et des années à se remettre de la perte de son attardé de gosse. J'ai gagné. J'ai gagné mais je suis terrorisée. Je suis terrorisée parce que je ne me reconnais plus. Ai-je toujours voulu faire ce que j'ai fait ? Faire n'importe quoi pour lui rendre la monnaie de sa pièce ? Aller jusqu'à assassiner son propre enfant pour lui faire regretter son passé ? Son propre enfant. Mon propre enfant. Mon propre enfant que j'ai tué de sang-froid. Moi. Sa mère. Mon enfant. Pourquoi ai-je fait ça ? Est-ce que je suis folle ? Est-ce qu'ils ont raison ? Non. Je ne suis pas folle. Est-ce qu'une folle se demanderait si elle est folle ? Je ne suis pas folle parce que je comprends que ce que j'ai fait est mal. Est-ce que lui a pris deux secondes pour se pencher sur ce qu'il a fait ? Non, il s'en fiche. C'est un monstre. C'est lui le monstre, pas moi. C'est lui qui parvient à vivre avec son acte épouvantable sur la conscience. C'est lui qui devrait être enfermé ici. C'est lui qui devrait être debout sur cette chaise. C'est lui qui devrait avoir cette corde autour du cou. C'est lui qui devrait être à ma place. Je n'en serais pas là. Maman, soeurettes, j'arrive.

# Online seit Samstag, 22. Oktober, 2005 um 04:37