- On s'y remet ? nous demanda Raphaël la bouche pleine de nutella.
- Ouais ce serait bien, répondis-je, je voudrais pas qu'on passe la journée là-dessus.
- De toute façon ça nous occupe, me rassura Laure, on avait rien à faire aujourd'hui.
- C'est clair, approuva mon frère, et puis c'est marrant non ?
- Ouais c'est marrant.
- Même si cet acte-là va l'être un peu moins, intervint Kévin.
- J'en doute pas, dis-je avant d'éteindre la télévision.
ACTE II
Scène première
JÉRÔME, LAURE, RAPHAËL
LAURE,
à Jérôme. Ça y est on est arrivé.
JÉRÔME,
s'affale sur le canapé. Laissez-moi crever en paix.
LAURE,
s'assied à côté de lui. C'est pas de chance ça, j'ai envie de te faire chier.
RAPHAËL. Vous voulez un digeo ?
LAURE. Il nous reste du Bellay's ?
RAPHAËL. Ouais, t'en veux ?
LAURE. Je veux bien.
RAPHAËL. Et toi Jérôme ?
LAURE. Je sais pas si c'est bien qu'il continue de boire.
RAPHAËL. C'est à lui de voir.
JÉRÔME,
les larmes aux yeux. J'en veux bien mais juste un fond alors.
LAURE,
tentant de lui redonner le sourire. Si ça te fait pleurer, n'en prends pas.
JÉRÔME,
essuie ses larmes avec son tee-shirt. Désolé de vous avoir fait rentrer.
LAURE. Arrête d'être désolé.
RAPHAËL,
servant le Bellay's. On est quand même mieux chez soi.
LAURE. Qui c'est pourtant qui a eu la bonne idée de descendre ?
RAPHAËL. On allait pas non plus rester toute la soirée à l'appart alors que c'est la fête de la musique.
LAURE. Enfin, niveau musique on a pas entendu grand-chose.
RAPHAËL. Si, la musique du bar était pas mal. Hein Jérôme ?
JÉRÔME,
les yeux vitreux rivés sur son fond de verre. Ouais, sympa. On peut mettre l'album ?
RAPHAËL. L'album ?
LAURE,
bas à Raphaël. Je lui ai dit qu'on avait l'album.
RAPHAËL,
bas à Laure. Bon va chercher un truc du genre Arcade Fire, ça devrait le faire.
JÉRÔME,
tendant son verre à Raphaël. J'en veux bien un autre.
RAPHAËL. Déjà ?
JÉRÔME. T'as vu la taille de tes verres.
RAPHAËL,
resservant Jérôme. C'est des verres à digeo quoi.
LAURE,
met Spinto Band dans la chaîne. J'en veux bien un autre aussi.
RAPHAËL. Toi aussi ? Vous buvez ça comme du petit lait ma parole.
JÉRÔME. Ça se boit bien.
RAPHAËL. Ouais mais ça se déguste le Bellay's.
JÉRÔME. Je déguste très vite.
LAURE, à propos de la musique. Alors, t'aimes toujours ?
JÉRÔME. Ouais c'est sympa.
LAURE,
après une poignée de secondes. Ça va mieux ?
JÉRÔME, s'efforce de retenir ses larmes. Ça va.
RAPHAËL,
change de conversation. Je me demande comment il se débrouille Kévin, avec ses nouvelles amies.
LAURE. Il devrait bien réussir à en ramener au moins une, bourrées comme elles sont.
RAPHAËL. On le fait dormir dans la chambre du haut ?
LAURE. Plutôt dans le canapé non ? Et Jérôme va là-haut.
RAPHAËL. Ouais il vaut mieux.
LAURE,
à Jérôme. Ça te va ?
JÉRÔME,
les larmes lui montent aux yeux. Ouais.
RAPHAËL,
à Jérôme. Tu veux qu'on en parle ?
(Jérôme acquiesce puis fond en larmes.)
***
Je regardai mon frère et pris conscience d'avoir négligé sa présence ces derniers temps. Je ne lui parlais plus comme avant. J'avais toujours pensé que notre relation s'était dégradée depuis qu'il sortait avec Laure alors que tout était entièrement de ma faute. Je m'étais replié sur moi-même. Je repoussais quiconque venait à m'aimer. La moindre personne qui osait m'adresser la parole je la rejettais aussitôt pour ne pas avoir à affronter ses sentiments. Ce matin-là je ressentis un profond sentiment de mal-être en voyant mon frère vouloir m'aider. Je l'aimais mais n'arrivais plus à lui dire, ni même à le lui montrer.
***
LAURE,
bas à Raphaël. Je vous laisse.
(Elle l'embrasse et se lève.) Bonne nuit Jérôme.
JÉRÔME,
prend les mouchoirs que lui tend Raphaël. Tu vas te coucher ?
LAURE. Ouais.
JÉRÔME. Tu veux pas rester ?
LAURE,
regarde Raphaël. Je préfère pas.
JÉRÔME. Pourquoi ? Tu peux rester.
LAURE. Non j'ai pas envie de vous déranger.
JÉRÔME. Tu nous déranges pas.
RAPHAËL. Et j'aimerais bien que tu restes.
LAURE,
étonnée. Pourquoi ?
RAPHAËL. Pour en parler avec toi. Je dis pas que ça te concerne mais je me sentirais mieux. Ça te dérange pas ?
LAURE. Non pas du tout. Au contraire.
(Bas à Raphaël.) Merci.
RAPHAËL,
bas à Laure. Merci à toi. Mets-toi à côté de Jérôme, il serait content.
LAURE,
bas à Raphaël. T'es sûr que ça le dérange pas que je sois là ?
RAPHAËL,
bas à Laure. Je le connais. Il t'adore.
JÉRÔME,
voyant les deux chuchoter. Qu'est-ce que vous complotez vous deux ?
LAURE. On disait que tu m'aimais bien.
JÉRÔME. C'est pas faux.
LAURE. On peut même dire que tu m'adores non ?
JÉRÔME. J'irai pas jusque là quand même mais bon c'est vrai que t'es un peu géniale comme fille.
LAURE,
à Raphaël. C'est bon ? T'as enregistré ça ?
RAPHAËL. C'est dans la boîte.
LAURE. Ça te dérange pas alors que je vienne m'asseoir à côté de toi ?
JÉRÔME. Si tu m'embêtes pas trop, y a pas de problème.
LAURE,
s'asseyant près de Jérôme. Alors comme ça toi t'as le droit de m'embêter mais moi j'aurais pas le droit ?
JÉRÔME. C'est ça, t'as tout compris.
LAURE,
elle le pousse gentiment de l'épaule. Ça va pas se passer comme ça crois-moi, je me laisserai pas faire.
(Un silence pesant s'installe, le premier de la soirée. Aucun des deux n'ose faire le premier pas. Après une bonne dizaine de secondes Laure tente de briser la glace.) Avant tout j'aimerais dire quelque chose.
RAPHAËL,
surpris. On t'écoute.
LAURE. Comme vous le savez j'ai jamais connu mon père. Il est parti avant même que je naisse. Mais il me manque pas. Je le connais pas. Je sais pas qui c'est. Je sais pas où il est. Je sais même pas ce que c'est que d'avoir un père.
(Des larmes coulent le long de ses joues.) Je sais pas pourquoi je pleure là.
JÉRÔME,
lui prend la main. Tu veux que je te dise pourquoi tu pleures ?
LAURE,
dans un sanglot. Vas-y.
JÉRÔME. Tu viens de le perdre.
(Il prend une inspiration.) Tu viens de perdre ton père en même temps que le nôtre.
***
- Je suis désolé, je peux pas continuer, fis-je brusquement avant de me lever.
J'enfilai ma veste et me dirigeai vers la porte. Raphaël se leva et me prit la main. Je m'arrêtai net. Je ne savais pas si c'était dû à l'alcool de la veille ou à la scène inédite qui se présentait mais les choses tournaient devant mes yeux. Mon frère ne me lâchait pas la main. Je vivais un de ces moments où plus rien autour n'avait d'importance, seul mon esprit existait.
- Rassieds-toi s'il te plaît.
Il fit un signe à Laure comme quoi elle pouvait commencer la seconde scène.
Scène 2
JÉRÔME, LAURE, RAPHAËL, KÉVIN
LAURE,
pleurant toutes les larmes de son corps. Votre père était vraiment quelqu'un de bien.
RAPHAËL,
s'approche de Laure et lui prend l'autre main. Je suis content que tu l'aies connu, même si c'était que pour deux mois.
LAURE. Enfin, si ça me met dans cet état-là ...
RAPHAËL. Ça te fait du bien.
LAURE,
peu convaincue. Ouais.
JÉRÔME. Moi aussi je suis content que tu l'aies connu, tu sais. Aucune de mes copines ne l'ont connu, j'ai l'impression de rien pouvoir échanger avec elles. Heureusement que t'es là.
LAURE. Tu parles on se voit trois fois dans l'année.
JÉRÔME. C'est déjà ça.
LAURE,
émue. Merci.
JÉRÔME. Je trouve même que ça fait beaucoup, il faudrait penser à réduire un peu.
LAURE,
sourit. D'accord je viens pas à ton anniversaire. Dommage, moi qui voulais t'offrir une villa à Hawaii.
JÉRÔME. Voyage compris ?
LAURE. Évidemment.
JÉRÔME,
après réflexion. On se voit pas assez je trouve. Dis-moi ce que t'en penses mais une ou deux fois par jour ça me semble plus raisonnable.
LAURE,
rejettant sa main. Salaud.
(Elle se lève.) Bon je vais me coucher cette fois.
JÉRÔME. Tu veux pas rester encore ?
LAURE. Non je vous laisse.
RAPHAËL. Ça va aller ?
LAURE. Ouais.
(Elle embrasse Raphaël puis fait la bise à Jérôme.) Bonne nuit.
JÉRÔME. Bonne nuit, à demain.
RAPHAËL. Bisous.
(Au même moment la porte d'entrée s'ouvre. Apparaît alors un Kévin titubant.) Alors, cette fin de soirée ?
KÉVIN. Sympa.
RAPHAËL. Tu nous ramènes personne ?
KÉVIN,
mécontent. Non.
LAURE. Bon je vous laisse entre mecs. Vous pourrez discuter de cul.
RAPHAËL. Tu sais, on parle pas de ça entre nous. Surtout entre frères et cousins.
LAURE,
ôte ses chaussures. Vous parlez de quoi alors ?
RAPHAËL. Plein de trucs. De jeux video, de musique, de cinéma.
JÉRÔME. De philosophie médiévale, de physique cantique, d'art contemporain.
LAURE. D'art contemporain ? Ça m'intéresse là. Tu peux me dire ce que tu penses de la série des Clowns de Cindy Sherman ?
JÉRÔME. Très drôle. Vraiment très drôle. Je me suis super bien marré quand je les ai vus.
LAURE,
monte les escaliers. Merci Jérôme, tu me rassures. Continuez à parler de cul, y a au moins un domaine où vous vous y connaissez.
RAPHAËL,
haut. Tu penses peut-être qu'on le prendra mal mais finalement c'est assez flatteur ce que tu viens de dire.
KÉVIN. Elle est partie se coucher parce que je viens d'arriver ?
RAPHAËL. Non elle partait déjà avant que tu viennes.
KÉVIN,
regarde Jérôme. T'en as une drôle de tête toi.
JÉRÔME. Tu peux parler, t'as une gueule de déterré.
RAPHAËL. Alors, qu'est-ce qui s'est passé avec tes copines ? Elles sont devenues lesbiennes en te voyant ?
KÉVIN. Non elles l'étaient déjà avant.
(Raphaël et Jérôme se regardent en silence, les yeux écarquillés. Après une poignée de sceondes ils éclatent de rire.)
KÉVIN. C'est ça marrez-vous, moi au moins j'ai réussi à ramener des filles quoi.
RAPHAËL. J'ai pas besoin d'en ramener j'ai ce qu'il faut.
JÉRÔME. Et moi je suis bourré.
RAPHAËL,
à Kévin. Tu veux un Bellay's ?
KÉVIN. Non je peux plus rien avaler quoi.
JÉRÔME. Moi j'en veux bien un.
RAPHAËL. T'es sûr ?
JÉRÔME. Ouais.
RAPHAËL. Si t'es malade, viens pas te plaindre après.
JÉRÔME. Ça va j'ai plus huit ans.
RAPHAËL. J'essaie de me souvenir mais il me semble que tu buvais pas encore à huit ans.
JÉRÔME. C'est une expression.
RAPHAËL. Je sors quand même une bassine.
JÉRÔME. Super la confiance.
KÉVIN. Bon je vais me coucher.
RAPHAËL. Déjà ? Tu viens d'arriver.
KÉVIN. Je suis crevé.
JÉRÔME. Je comprends, ça a dû être fatigant de draguer des lesbiennes toute la soirée.
KÉVIN. Raphaël, prends ma main et fous-lui sur la gueule quoi, j'ai plus la force.
(Il parvient tant bien que mal à se lever.)
RAPHAËL,
à Kévin. Tu dors dans la chambre là-haut.
KÉVIN. Laquelle ?
RAPHAËL. Devine : moi j'ai une vie sexuelle, toi pas.
(Pour seule réponse Kévin tend le majeur en direction de Raphaël.) Désolé je fais que dire la vérité.
JÉRÔME. Le monde se divise en deux catégories, y a ceux qui baisent et ceux qui jouent au ping-pong comme des Dieux.
RAPHAËL. Ça marche pas, Kévin joue super mal au ping-pong.
KÉVIN,
amusé. T'en conclus quoi ?
JÉRÔME. Que t'es l'exception qui confirme la règle. Tout comme moi.
RAPHAËL. Tu joues bien au ping-pong pourtant.
JÉRÔME. Ouais.
KÉVIN,
à Jérôme. Vantard va.
(Il monte les escaliers.) Allez, à demain.
RAPHAËL. Bonne nuit.
JÉRÔME. À demain.
Scène 3
JÉRÔME, RAPHAËL
RAPHAËL,
regarde l'heure. Il est que 2h et ils vont déjà se coucher. Même quand je bosse le lendemain je me couche pas aussi tôt.
JÉRÔME. En même temps tu commences à 10h le matin.
RAPHAËL. 11h maintenant.
JÉRÔME. Feignant.
RAPHAËL,
montrant la playstation. On s'en fait une ?
JÉRÔME,
intéressé. Ouais.
RAPHAËL. C'est à toi que j'ai prêté
San Andreas au fait ?
JÉRÔME. Merde je devais te le ramener.
RAPHAËL,
allume la télévision et la playstation. C'est pas grave j'en ai pas besoin.
JÉRÔME. Tu devais pas le passer à quelqu'un ?
RAPHAËL,
prend une manette et tend l'autre à Raphaël. Ouais, à Aymeric mais bon il a déjà
Prince of Persia à moi.
JÉRÔME. Lequel ?
RAPHAËL. Le premier.
JÉRÔME. J'ai acheté le deuxième y a pas longtemps. Il est pas mal.
RAPHAËL. C'est le moins bon. Il tourne un peu trop en rond je trouve. Par contre tu verras, le troisième il est excellent. Je te le prêterai si tu l'achètes pas. Tu prends un club ?
JÉRÔME. Ouais. C'est lequel déjà Liverpool ?
RAPHAËL. Merseyside quelque chose.
JÉRÔME. Red ?
RAPHAËL. Je crois.
JÉRÔME. Y a aussi Merseyside Blue.
RAPHAËL. Non c'est Merseyside Red. Blue c'est Everton.
JÉRÔME. Comment tu sais tout ça ?
RAPHAËL. Tu sais, ça va faire trois mois que je joue qu'à ça donc bon.
JÉRÔME. J'en connais une qui doit faire la gueule.
RAPHAËL. Ça lui permet de voir un peu plus ses copines. Elle les avait un peu perdues de vue depuis quelques mois. On met quinze minutes ?
JÉRÔME. Dix c'est mieux.
RAPHAËL. Pourquoi ?
JÉRÔME. Pour pas me prendre trop de buts. Ça fait longtemps que j'y ai pas joué.
RAPHAËL. Surtout que t'as le quatrième toi.
JÉRÔME. Le troisième.
RAPHAËL. C'est vrai ? Tu vas voir, c'est pas du tout pareil. Les animations sont vachement fluides, y a plein d'actions.
JÉRÔME. En gros je vais me faire démonter quoi ?
RAPHAËL. C'est à peu près ça. Allez, c'est parti.
JÉRÔME. T'as pris quoi au fait ?
RAPHAËL. Lyon.
JÉRÔME. On fait qu'un match hein ?
MATCH PREMIER
Période première
JOUEUR 1, JOUEUR 2
JOUEUR 1,
donne le coup d'envoi. Alors, on en parle ?
JOUEUR 2. Maintenant ?
JOUEUR 1. C'est le bon moment.
JOUEUR 2,
obtient une touche. Tu crois ?
JOUEUR 1. On va pas retarder plus longtemps encore. On aurait déjà dû le faire depuis des années.
JOUEUR 2,
fait une mauvaise passe. Qu'est-ce que t'en sais ? Y a forcément des gens qui ont perdu quelqu'un et qu'en parlent à personne autour d'eux.
JOUEUR 1. Eh bien je les plains ces personnes.
JOUEUR 2. Pourquoi ?
JOUEUR 1. Elles se replient sur elles-mêmes. Elles sont seules. Elles auront beau être bien entourées, elles seront toujours seules tant qu'elles garderont ce qu'elles ressentent pour elles.
JOUEUR 2,
se prend un but de Wiltord. Je suppose que je dois me sentir visé ?
JOUEUR 1. Attends, ça va faire cinq ans que papa est mort et t'en as parlé à personne.
JOUEUR 2,
engage. Si, j'en ai parlé à des personnes.
JOUEUR 1. C'est vrai ? À qui ?
JOUEUR 2,
dribble Govou et Juninho. Mes copines.
JOUEUR 1. Tes copines ? Pourquoi t'en parles à tes copines et pas à ton frère et surtout à ta mère ?
JOUEUR 2,
slalome entre les adversaires. Parce qu'elles font que passer.
JOUEUR 1,
tente de tâcler Cisse. D'accord j'ai compris, ça les fait mouiller de savoir que t'as plus ton père je suppose ? Tu te sers de lui pour baiser en fait c'est ça ?
JOUEUR 2,
évite de justesse un tâcle de Monsoreau. Mais non, je leur en parle une fois que j'ai baisé avec elles.
JOUEUR 1. Alors explique-moi pourquoi tu leur en parles ?
JOUEUR 2. Parce qu'elles en ont rien à foutre elles. Elles m'écoutent, font semblant de s'intéresser, puis oublient le jour d'après. Ça me libère sans que j'aie la pression.
JOUEUR 1,
tâcle dans la surface de réparation. Mais quelle pression ? De quoi t'as peur putain ?
JOUEUR 2,
manque son pénalty. Tu veux savoir de quoi j'ai peur ? J'ai peur de me réveiller un matin et d'oublier papa. J'ai peur qu'en crâchant aux personnes que j'aime vraiment tout ce que j'ai, je l'oublie et fasse comme s'il avait jamais existé.
JOUEUR 1. Mais justement, en n'en parlant pas tu donnes l'impression d'être passé à autre chose. Comme si tu l'avais jamais aimé.
JOUEUR 2. Arrête, tu sais que c'est pas vrai.
JOUEUR 1. Je sais ouais, mais c'est l'impression que tu donnes à maman et moi. Tu souffres Jérôme, ça se voit. Ça fait cinq ans que papa est mort et tu souffres toujours autant, c'est pas normal. Pourquoi t'es pas allé voir le psy que maman t'avait conseillé ?
JOUEUR 2,
récupère aussitôt le ballon, tire et manque de nouveau le cadre. J'en ai pas besoin.
JOUEUR 1. Si, t'en as besoin. C'est pas l'alcool qui va t'aider, crois-moi.
JOUEUR 2,
est hors-jeu. Parce que tu crois que je me réfugie dans l'alcool peut-être ?
JOUEUR 1. Je le pense ouais. Attends, les dernières fois où on s'est vu, t'avais toujours un verre à la main.
JOUEUR 2,
met en touche. Je profite de la vie c'est tout.
JOUEUR 1,
obtient un contre favorable. Arrête Jérôme, me prends pas pour un con. T'as besoin d'un psy, c'est moi qui te le dis. Perdre son père c'est quelque chose d'affreux, t'as besoin de te faire aider.
JOUEUR 2. Je veux pas y aller, voir ton putain de psy.
JOUEUR 1. D'accord, alors dis-moi pourquoi. Parce que tu crois que se faire aider c'est faire preuve de faiblesse c'est ça ?
JOUEUR 2,
marque un but dans les arrêts de jeu. Je vois pas pourquoi moi j'en aurais besoin et pas toi.
JOUEUR 1. Tu veux savoir pourquoi ? Parce que j'avais dix-huit ans quand il est mort et que j'ai pu me confronter à lui, j'ai pu le connaître, parler avec lui, aimer ce qu'il aime et détester ce qu'il déteste. Toi t'étais trop jeune à cette époque. T'avais quinze ans, tu pensais qu'à éviter tes parents comme n'importe quel adolescent.
JOUEUR 2,
blesse Wiltord au tibia. C'est pire depuis qu'il est mort.
JOUEUR 1,
tente le une-deux mais l'arbitre siffle la mi-temps. Tu as beau nous éviter maman et moi, j'ai compris que tu nous aimais quand même.
Scène 4
JÉRÔME, RAPHAËL
JÉRÔME,
se lève. J'ai soif, t'as du coca ?
RAPHAËL,
s'allume une cigarette. Ouais mais il est pas au frais.
JÉRÔME. Pas grave. Il est où ?
RAPHAËL. Dans la malle.
JÉRÔME. Tu le mets avec l'alcool ?
RAPHAËL. On avait plus de place dans le placard.
JÉRÔME. Coca Blak ? C'est quoi ça ?
RAPHAËL. Du coca au café.
JÉRÔME. C'est bon ?
RAPHAËL. À ton avis, si j'en ai acheté.
JÉRÔME. Allez j'essaie ça. Je peux, au moins ?
RAPHAËL. Ouais pas de problème. Laure en aura un en moins.
JÉRÔME,
se rassied. De toute façon c'est mauvais pour ce qu'elle a. Elle me remerciera un jour.
RAPHAËL. Et moi aussi.
JÉRÔME, ouvrant sa canette. Pourquoi il manque le
c à Blak ?
RAPHAËL. Je sais pas. On reprend ?
JÉRÔME,
boit une gorgée. C'est parti.
Période 2
JOUEUR 1, JOUEUR 2
JOUEUR 1. Alors, c'est bon ?
JOUEUR 2. Pas mauvais. On sent bien le café.
JOUEUR 1. C'est fait exprès je pense.
JOUEUR 2,
engage. Je peux te poser une question ?
JOUEUR 1. Tant que ça a pas un rapport avec le
c manquant de coca Blak, tu peux y aller.
JOUEUR 2. Tu parles de papa à tout le monde ?
JOUEUR 1,
passe à Malouda. Ouais.
JOUEUR 2. Même Kévin ?
JOUEUR 1,
passe à Diarra. Yep.
JOUEUR 2. Même Laure ?
JOUEUR 1,
se fait intercepter le ballon par Morientes. Non. Pas Laure.
JOUEUR 2. Pourquoi ?
JOUEUR 1,
tente à plusieurs reprises de récupérer le ballon mais sans succès. Je sais pas. J'ai peur qu'elle me quitte si je me lamente sur mon sort. Elle, elle se lamente pas sur son sort.
JOUEUR 2. T'as bien vu que si. Elle est comme toi, elle a peur de parler de son père. Vous vous fuyez.
JOUEUR 1. Mais tu penses qu'on peut durer même si on se confie nos peines, nos doutes, nos angoisses ? Parce que j'en suis venu à croire que si notre couple dure c'est parce qu'on a chacun nos secrets de notre côté du lit.
JOUEUR 2,
délivre un ballon dans l'axe pour Crouch. Vous changez jamais de côté ?
JOUEUR 1. Jamais. J'ai trop honte de ce que je ressens.
JOUEUR 2,
entre dans la surface de réparation et tire. En quoi c'est la honte d'être triste de la mort de son père ? Parce que t'es un mec et que tu veux prouver ta virilité ?
JOUEUR 1,
arrête maladroitement le tir de Fowler. C'est un peu ça ouais. En fait je sais que si je lui parle de papa, je vais chialer. C'est inévitable. J'arrive toujours pas en parler sans chialer.
JOUEUR 2,
obtient un corner. À qui t'en as parlé alors ?
JOUEUR 1. À un psy.
JOUEUR 2. Je croyais que t'avais pas été voir de psy.
JOUEUR 1. J'y suis pas allé pour papa.
JOUEUR 2. T'y es allé pour quoi alors ?
JOUEUR 1,
engage. Parce qu'on se parlait plus, tous les deux.
JOUEUR 2. C'est vrai ?
JOUEUR 1. Ouais. Comme tu m'évitais, j'y suis allé et puis progressivement ça a dévié sur papa.
JOUEUR 2. Ça veut dire que t'étais plus triste qu'on se parle pas que par la mort de papa ?
JOUEUR 1. Non c'est juste que la mort de papa je pensais l'avoir surmontée.
JOUEUR 2,
lobe Coupet et marque. C'était pas le cas ?
JOUEUR 1. Pas complètement non.
JOUEUR 2. Je suis désolé.
JOUEUR 1. De quoi ?
JOUEUR 2. Que t'aies été obligé d'aller chez le psy à cause de moi.
JOUEUR 1. Ça m'a plutôt aidé donc ça va.
JOUEUR 2. Désolé, je pensais pas que t'éprouvais tout ça.
JOUEUR 1. Tu pensais que j'étais plus fort ?
JOUEUR 2. Je suppose.
JOUEUR 1,
obtient un coup franc dans les arrêts de jeu. Ouais, moi aussi c'est ce que je pensais. C'est la honte pour un grand frère, je sais.
JOUEUR 2. Arrête c'est pas la honte, au contraire c'est normal. Je pensais que t'étais un robot avant cette nuit donc tu vois. C'est plutôt réconfortant de savoir que t'es mon vrai grand frère et que tu ressens la même chose que moi.
JOUEUR 1. C'est quand même lamentable de devoir être bourrés pour se dire tout ça.
JOUEUR 2. C'est clair.
JOUEUR 1,
tire largement au-dessus des filets. Bon t'as gagné. Bien joué.
JOUEUR 2. C'est toujours comme ça. Je gagne le premier match et après les autres je les perds tous.
JOUEUR 1. Donc tu veux pas en faire un autre ?
JOUEUR 2. Non je préfère arrêter là.
Scène 5
RAPHAËL, JÉRÔME – JOUEUR 2
RAPHAËL. Tu veux dormir ?
JOUEUR 2. Non.
RAPHAËL. Tu veux faire quoi ?
JOUEUR 2. Rien.
(Le regard vide, la manette encore à la main, il pense à son père.)
RAPHAËL. Je te comprends. C'est parfois bien de rien faire.
JOUEUR 2. Ça fait cinq ans que je fais rien. Plus rien de ma vie.
RAPHAËL. C'est pas vrai ça. Tu bossses, tu sors avec tes potes. Tu joues pas souvent au ping-pong.
JOUEUR 2. Je suis déconnecté de la réalité. Quand je suis pas sur la même chaise de bureau ou le même tabouret de bar, je suis sur mon lit à attendre.
RAPHAËL. À attendre quoi ?
JOUEUR 2. Je sais pas. Que quelque chose se passe. Dans ma vie, dans ma tête, n'importe où mais que quelque chose se passe avant que je pète un câble.
RAPHAËL. C'est pourtant ce que tout le monde recherche, la stabilité.
JOUEUR 2. Je suis pas stable, je stagne. Je saute sur place à m'empêtrer dans le fil de mes pensées.
RAPHAËL. Tu dois te confronter à la réalité.
JOUEUR 2. Comment ?
RAPHAËL. En parlant de papa sans cesse. Y a que ça qui pourrait te faire sortir de ta bulle.
JOUEUR 2. Je dois trouver l'aiguille adéquate pour l'éclater.
RAPHAËL. T'es en forme ce soir toi pour les métaphores filées.
JOUEUR 2,
applaudit. Joli. Les métaphores filées, joli. La palme d'or est décernée ce soir à Raphaël Futret, Mesdames et Messieurs. Veuillez lui faire un triomphe.
RAPHAËL,
se prend au jeu. Merci merci, mais vous savez, je n'en serais pas là si mon frère ici présent ne m'avait pas poussé jusque dans mes derniers retranchements, c'est grâce à lui que j'ai pu donner le meilleur de moi-même.
JOUEUR 2. C'est vrai, tout le mérite me revient.
RAPHAËL,
redevient sérieux. Tu sais ce qu'il te faut pour te confronter à la réalité ?
JOUEUR 2. Dis toujours.
RAPHAËL. Connaître papa.
JOUEUR 2,
sarcastique. Tu crois pas que c'est un peu tard ?
RAPHAËL. Non parce que je suis là moi. Je peux te parler de lui.
JOUEUR 2. Ce soir ?
RAPHAËL. Pourquoi pas ?
JOUEUR 2. Je suis bourré, si ça se trouve demain je m'en rappellerai même pas.
RAPHAËL. D'accord, alors on passe un accord. Je t'appelle au moins une fois par semaine pour te parler de quelque chose qui concerne papa.
JOUEUR 2, serrant la main que son frère lui tendait. Ça me plaît ça.
RAPHAËL,
le sourire aux lèvres. Ça me fait plaisir.
JOUEUR 2,
curieux. Vas-y, dis-moi un truc ce soir sur lui.
RAPHAËL. Qu'est-ce que tu veux savoir ?
JOUEUR 2. J'ai toujours voulu savoir ce qu'il écoutait comme musique. Donne-moi juste un nom de groupe.
RAPHAËL,
du tac-o-tac. Il écoutait David Bowie.
JÉRÔME. David Bowie ?
RAPHAËL. Yep.
JÉRÔME. J'ai jamais écouté. J'ai sûrement dû entendre des chansons de lui mais je m'y suis jamais intéressé.
RAPHAËL. Ouais t'as forcément déjà entendu
Starman ou
Heroes.
JÉRÔME. La seule chose que j'ai de lui c'est un EP live avec Arcade Fire.
RAPHAËL. C'est vrai qu'il y a quelque chose dans l'énergie et l'intensité de leur musique qui est similaire à ce que faisait Bowie. Tu me feras penser à te passer les albums demain.
JÉRÔME,
opine du chef. Merci.
RAPHAËL. Bon allez, il est l'heure d'aller se coucher.
JÉRÔME,
se lève brusquement. Ouais t'as raison.
(Il ne se sent pas bien. Après quelques secondes de profonde réflexion il se penche au-dessus de la bassine et vomit.) Et merde.
RAPHAËL. Ça va mieux ?
JÉRÔME. Bof.
(Il vomit de nouveau dans la bassine.)
RAPHAËL. Bon je t'en ramène une autre.
JÉRÔME. T'as besoin d'aller aux chiottes ?
RAPHAËL,
ramenant une seconde bassine. Non c'est bon, je vais pisser du balcon.
JÉRÔME. D'accord.
RAPHAËL. Je peux aller me coucher ou tu veux que je reste ?
JÉRÔME. Non c'est bon, vas-y.
RAPHAËL. T'es sûr ? C'est pas un problème sinon.
JÉRÔME. Non non va te coucher. Je gère.
(Il a un haut-le-coeur. Il se penche aussitôt au-dessus de la bassine et attend. Puis il relève la tête.) Fausse alerte.
RAPHAËL. Bonne nuit.
JÉRÔME. Ouais ça paraît bien parti. À demain.
Scène 6
JÉRÔME
JÉRÔME,
seul aux toilettes. Pourquoi j'ai bu comme ça moi ? Je savais que ça allait encore se finir dans les chiottes. À chaque fois c'est comme ça. Je bois, je bois, je chiale, je bois, je gerbe. Quel con. Jamais j'avancerai dans la vie si je continue comme ça. C'est pas en attendant le cul posé sur une chaise ou un tabouret ou sur mon putain de matelas que je sauverai les meubles. Ça doit être à moi de changer ce qui tourne pas rond. Enfin je dis ça maintenant, alors que j'ai plus d'alcool que de sang dans le corps, mais demain je le ferai pas, je me connais. Je me dirai que j'ai été con de croire à un possible changement de ma part, que jamais je pourrai changer, c'est impossible. J'aimerais changer pourtant, j'aimerais tellement changer, mais on se refait pas. Mon esprit, bien plus que la mort de mon père, m'a condamné à vivre une existence en dehors de toute réalité. Je pouvais l'observer mais pas jouer avec elle. Le moindre contact et c'était la descente aux Enfers. Je me souviens avoir voulu sortir avec elle une fois, j'en garde encore des séquelles.
(Il sort des toilettes et va se chercher un verre d'eau avant de rejoindre le salon. Un album de Bowie traîne sur le canapé. Heroes
. Il ouvre le boîtier et met le CD dans la chaîne. Puis il ôte son tee-shirt, ses baskets et son jean, et se glisse sous la couette que Raphaël avait descendue. Il écoute attentivement les chansons qui défilent l'une après l'autre. La musique l'apaise. Il se sent bien. Il pleure et vomit toute la nuit en écoutant en boucle, toujours en boucle, cette boucle qu'il déteste tant, le chanteur préféré de son père. Il comprend alors que la musique est toute sa vie et qu'il ne pouvait en sortir sans avoir au préalable demandé l'autorisation à son père. Autorisation maintenant accordée.)
***
Un long silence succédait à mon monologue. Nous regardions tous les quatre les pièces du puzzle que nous étions parvenus à reconstituer. Laure se rongeait les ongles en fixant la soirée de la veille étalée sur la table basse du salon. Kévin osait nous jeter quelques regards nerveux de temps en temps. Une larme coula le long de la joue droite de Raphaël. C'était la première fois que je le voyais pleurer.
- C'est le coca Blak qu'est mal passé, plaisantai-je pour détendre l'atmosphère.
Les sourires se dessinèrent sur les visages.
- Bien sûr, ça peut être que ça.
- T'avais pas l'habitude d'en boire, c'est normal.
- Le café ça bousille la mémoire c'est prouvé.
J'aurais voulu remercier Raphaël pour avoir été l'intermédiaire l'espace d'un album entre mon père et moi mais, même après toutes ces confidences avouées, je n'ai pas osé. Au lieu de cela je lui ai demandé quels étaient les deux pièces qui restaient. Il me répondit
la fin